jeudi 1 janvier 2026

Un 27 décembre

 

Quelque chose vient de partir.


Une légère tension.


Depuis 2011, un balayage permanent de l’actualité pour alimenter mon cours Rédaction et communications publiques.


J’ai eu la chance de le donner, presque sans interruption, pendant quatorze ans. Je l’ai vu évoluer, en fonction des cohortes et des nouvelles technologies.


La rédaction professionnelle ou spécialisée ou stratégique. Elle rédige un CV, une lettre, un travail de session, un mémoire ou une thèse, une pub ou un communiqué.


Un algorithme.


Un cours s’adapte à sa société. Il s’alimente de l’actualité. Un article, une idée, un événement, une définition.


Un éléphant, l’IA générative.


Cette légère tension m’a quitté au moment où j’ai informé les ressources humaines de l’UdeM de mon départ à la retraite, le 1er janvier 2026.


Elle est partie en même temps que mon public étudiant, mon patron.


Je quitte mon X.


La jeune génération m’a alimenté pendant quatorze ans. Elle m’a tenu au courant de son actualité, son écriture, son talent, ses inquiétudes et sa confiance.


Comme elle, j’étais à l’école.


Un vrai beau métier.


J’y suis allé pour transmettre ce que j’avais appris de la rédaction publique. En publicité, en relations publiques, en promotion, en design. Ici et à l’international.


Aux hasards de la curiosité, le plan de cours a adopté les langages de l’architecture, du mobilier urbain, de la scénographie d’exposition et l’IA générative.


Le texte professionnel comme une histoire.


Un communiqué de presse débute par un titre et finit par une signature. Un communiqué non signé va à la poubelle. Il devient un exercice de rédaction coulé par une erreur de communication.


J’ai eu la chance de travailler pendant dix ans avec Robert Maltais, journaliste de carrière, éthicien de formation. Un homme de lettres, amoureux de la langue et soucieux des gens. Ce monsieur a été un encouragement constant.


Biba Fakhoury, Vice-doyenne, et Jean-Pierre Marquis, Vice-doyen et Secrétaire de la faculté, ont approuvé le financement de la rédaction de deux ouvrages et de deux séries balado, pour mes étudiantes et étudiants.


Pour la première fois à ma connaissance, un auteur décrivait dans le détail le processus de rédaction utilisé dans les agences professionnelles de communication. La rédaction abordée dans une perspective de communication.


Non pas des cours de pub ou de relations publiques, mais comment réfléchir une rédaction, en fonction d’un public. Ce que l’auteur américain Edward Bernays a appelé Propaganda. Comment manipuler l’opinion publique en démocratie, en 1928.


Depuis la parution de cet ouvrage, la rédaction imprimée est devenue électronique, radio et télé. Puis, numérique internet. Et aujourd’hui, un outil, une menace pour la santé mentale de nos jeunes par les algorithmes.


Deux saisons de balado sur les ondes de la radio étudiante CISM ont suivi, en 2024-25. Le thème: la rédaction de travaux universitaires, vue par des étudiantes et étudiants, et des routiers de la rédaction.


Le balado complète magnifiquement l’enseignement en présence. Il cristallise l’éphémère.


L’IA générative n’est que le prolongement de techniques de base de la rédaction. Elle va apporter de l’eau au moulin des gens de rédaction. Les obliger à prendre position. 


Comme la machine génère des textes à partir d’une masse phénoménale d’informations, son travail doit être révisé par des gens qui s’y connaissent.


Cette masse d’informations contient plus d’erreurs que d’exactitudes, à l’image de la nature humaine.


Il y a trois ans environ, Michel Janosz, doyen de la Faculé de l’Éducation Permanente (rebaptisée depuis Faculté de l’Apprentissage Continu, la FAC), informait le Conseil de faculté (Confep) que chaque faculté de l’UdeM offrirait un programme portant sur l’intelligence artificielle. Une initiative du professeur Yoshua Bengio, spécialiste en intelligence artificielle, à l’UdeM.


L’UdeM devrait aussi proposer un programme de rédaction dans chaque faculté. Comme une grammaire de l’IA générative. Comme un projet de lectures de textes, des gens, des tendances, des contextes et des sociétés. Aborder la machine du point de vue de la communication.


La réponse sera humaine. À nous d’aiguiser nos crayons.


Depuis 2011, année de mon entrée en fonction à l’UdeM, tous les enseignants et enseignantes avec qui j’ai abordé la question de rédaction de travaux, ont déploré une mauvaise qualité chronique. Je l’ai constaté dans les travaux, ainsi que dans plusieurs mémoires et thèses déposés.


Prendre soin de notre rédaction, c’est s’occuper de nos infrastructures. C’est surtout nous outiller pour faire face aux défis de l’IA générative.


Un gros défi surmontable.


Il s’est passé autre chose, le 27 décembre. Comme un calme nouveau.


Bien oui, fini les corrections. J’avais l’habitude de remettre mes notes de la session d’automne le 27.


Pour ce qui est de la suite, je serai là pour l’écrire.






vendredi 7 novembre 2025

Des votes ethniques

 

Des votes ethniques.


Ce bout de phrase a été prononcé comme un reproche, par l’ancien premier ministre Jacques Parizeau, au soir du référendum sur l’avenir du Québec, le 30 octobre 1995.


Depuis, l’expression divise les ethnies.


Il n’y a pas de raison.


Existe-t-il des votes non-ethniques?


Ethnie : 1896. Du grec ancien, ethnos, « peuple, nation », écrit Usito . Groupe d'êtres humains qui possèdent, en plus ou moins grande part, un héritage socioculturel commun, en particulier la langue.


Le mot a été utilisé la première fois en 1896. Pour répertorier. Ou diviser.


« Ethnie » est un mot du même type que « frontière » ou « drapeau ». Un territoire exclusif. Un système fermé.


En 1884-85, les européens et les étatsuniens décident de découper l’Afrique en colonies. Jusque-là les frontières africaines étaient tantôt ethniques, tantôt géographiques. Elles étaient propices aux échanges. Un système ouvert.


Ces dits occidentaux n’avaient jamais mis les pieds en Afrique auparavant.


Mon ancêtre est arrivé ici vers 1680. La seule différence entre l’immigrant récent et moi, c’est 345 ans.


L’énoncé « des votes ethniques » constitue une erreur de méthodologie.


Sapiens a cette capacité de s’exclure des analyses dont il fait partie. À l'écouter, il ne fait pas partie du règne animal. La nature n’est pas sa mère.


Voilà un raisonnement de Sapiens occidental. Pas de Sapiens des Premières nations.


Sapiens des Premières nations est arrivé sur le continent, il y a environ 35 000 ans. Lui et Terre Mère font partie d’un même tout. L’autochtone remercie le caribou d’avoir sacrifié sa vie au profit de la communauté.


Jeune anthropologue, Serge Bouchard a appris par coeur le nom de plus de cinq cents nations autochtones d’Amérique du Nord. « C’était ma maladie mentale », dit-il dans un documentaire.


On en compte onze aujourd’hui au Québec. Abénakis, Anichinabés, Atikamekw, Eeyou, Wendat, Innus, Inuit, Wolastoqiyik, Mi’gmaq, Kanien’keha:ka, Naskapis.


Cette maladie mentale l’a servi, quand est venu le temps de nommer les disparus des guerres, massacres et exterminations qui parsèment l’histoire des États-Unis.


Je relis Serge Bouchard sans me lasser. Je repasse les mêmes passages comme autant de sentiers. Les détails s’incrustent dans ma mémoire comme préludes à l’histoire d’avant mon arrivée.


Le peuple rieur, hommage à mes amis Innus, écrit en collaboration avec sa conjointe Marie-Christine Lévesque. Je ne me lasse pas de ses trajets en Volkswagen Beetle pour transporter des ainées. De ses récits de gens, de nature, de loups et de nations. Merci, maladie mentale.


Je viens de lire les chroniques Le parti du loup et Ouigoudi sur la rivière clinquante, publiées dans Les yeux tristes de mon camion. Un hommage à quelques-une des cinq cents nations.


Aux pages 206-207, il écrit L’anthropologie nous enseigne que les chiffres anciens étaient magiques, qu’il y avait un tableau des correspondances poétiques entre tous les éléments de la nature, que les arbres avaient charge symbolique, que les animaux et les étoiles se rejoignaient dans des assemblées nocturnes et que chaque geste s’inscrivait dans la démarche sacrée d’une âme en train de suivre une voie.


Nous sommes tous des votes ethniques.


Nous sommes sommes tous des immigrants.


Nous appartenons toutes et tous à la seule et unique race humaine.


L’anthropologie, comme un concert des nations.


Mon exemplaire de Les yeux tristes de mon camion ouvre sur une note inédite.


Pour Luc

Reconnaissance

Merci de lire

Merci d’écouter

Serge Bouchard

Février 2017



mardi 16 septembre 2025

René Homier-Roy

 

René-Homier Roy débutait son émission de radio comme on entre dans l’écoute de la phrase d’un autre. C’est bien meilleur le matin, 5 h 30, à la radio de Radio-Canada.


Pas de bonjour, pas de salutation. Une phrase du genre hier, il m’est arrivé une chose assez curieuse. Comme si je m’assoyais au comptoir du resto, café en main, et que la conversation du voisin devenait un peu la mienne.


Et là, l’émission démarrait. Elle a été bien meilleure le matin pendant quinze années.


Elle prenait fin avec un rendez-vous le lendemain, aux aurores.


Au début des années 2000, mon ami réalisateur Jérôme Labrecque et moi recevons le mandat de préparer une promotion télé de trente secondes pour l’émission.


Je suis réalisateur à l’autopromo, la promotion d’émissions de Radio-Canada et RDI. Jérôme est réalisateur tout court. Il réalisera la chose.


Le tournage a lieu de nuit, dans le stationnement extérieur de la tour de Radio-Canada. Le cinéaste Jean-Claude Labrecque, père de Jérôme, assiste au tournage. Il veut connaître mieux la technologie numérique.


Louise Carrière, réalisatrice de l’émission, « La dame de fer », selon René Homier-Roy, est là.


Lors d’un tournage, le ton des conversations est généralement feutré. Le tournage impose le silence. La nuit noire et la fraîcheur dans le dos ajoutent à l’intimité.


Lorsque le cinéaste Jean-Claude Labrecque cause cinéma avec le cinéphile René Homier-Roy, j’écoute.


Lorsque l’animateur René Homier-Roy cause radio avec la réalisatrice Louise Carrière, j’écoute.


Le nom Pierre revient dans la conversation. Je comprends que le conjoint de René Homier-Roy ne s’appelle pas Geneviève, mais Pierre. Je l’apprends comme une confidence, sur le ton de « passe-moi le beurre ».


Je suis dans la conversation du voisin de table.


Mon affection professionnelle devient personnelle. À cause du ton et de la simplicité. Ben oui, il n’y a rien là.


René Homier-Roy dira plus tard, dans une entrevue, qu’il n’a jamais eu à sortir du placard, puisqu’il n’y a jamais été.


J’ai mieux compris le portrait général après le départ de René Homier-Roy de l’émission. Il a parlé du décès de son conjoint, comme toute personne aurait parlé du sien. Pas de fla fla, pas de garde-robe. Que de la peine. La peine d’amour n’a pas de sexe.


Il est difficile de décrire la normalité, le sentiment de paix, le ton simple.


On pourrait dire qu’il n’y a rien, alors que tout est là.


J’ai pensé plus tard lui écrire pour rappeler l’anecdote.


Je ne l’ai pas fait.


Il n’y avait rien à dire.




samedi 6 septembre 2025

Nos peuples fondateurs

 

Nous venons d’assister à une rencontre entre nos peuples fondateurs.


Ils sont au nombre de douze.


À tous seigneurs, tous honneurs, les onze Premières nations.


Abénakis, Anichinabés, Atikamekw, Eeyou, Wendat, Innus, Inuit, Wolastoqiyik, Mi’gmaq, Kanien’keha:ka, Naskapis.


En texte sous-titré: Peuple du matin, Être humain, Poisson blanc, La terre du peuple, Habitant de l’île, Humain, Humain, Peuple de la belle rivière, Les gens, Peuple de la lumière, Humain.


On ne peut reprocher aux Premières Nations certaines parentés dans leurs dénominations. Après tout, ils ont partagé des dizaines de millénaires sur la Terre Mère.


Ce qui me frappe chez elles, c’est la cohérence des récits. Autochtones des Amériques, d’Asie ou d’Océanie, le relation au territoire est fondamentale. Des histoires tissées serré.


Ce doit être le vent.


La première rencontre fondatrice de nos peuples fondateurs a eu lieu en 1603, lors d’une tabagie. De l’algonquin (Anichinabés, Être humain) tabagia « festin », avec influence de tabac. (merci Usito).


Cela s’est passé à la Pointe des bécasseaux. Teshtapishish-Kaneiat, en Innu moderne.


Cette pointe, aussi appelée Pointe-aux-Alouettes ou Pointe Saint-Mathieu, est située à Baie-Sainte-Catherine, au haut de la côte. Si vous passez tout droit, vous descendez la côte et atterrissez directement dans le traversier vers Tadoussac.


Vu de la terrasse de l’Hôtel Tadoussac, de l’autre côté du fjord, c’est la deuxième pointe, sur votre droite.


Vous demandez la permission au propriétaire de marcher la pointe. Sur le chemin, vous croisez des arbres et le temps. Ce sont les gardiens de l’histoire.


Une rencontre de famille ici doit être assez agréable. Le tambour résonne dans le vent et dans les feuilles. Il sent le feu de camp et parle douze langues.


Au bout de la pointe, une plaque sur un kiosque commémore la tabagie.


Le chef Innu Anadabijou rencontre Samuel de Champlain, le 27 mai. Il y a plus de mille autochtones sur le site. Les deux chefs s’entendent sur une entente. C’est la Grande alliance de 1603.


Et les crapauds chantent la liberté.


En réalité, Samuel de Champlain accompagnait son patron, François Gravé du Pont, émissaire du roi Henri IV.


Pour la première fois depuis 1534, l’européen avait l’intention d’établir une relation durable avec son hôte autochtone. Voilà pourquoi plusieurs historiens fixent la date de fondation du pays au 27 mai 1603.


C’est à se demander si Jacques Cartier a gardé un souvenir de son voyage de 1534. Lorsqu’on s’adressait à lui, lit-on, il regardait ailleurs. Il cherchait l’or.


Partout ailleurs sur les deux continents, les rencontres avec les européens ont mal tourné. Il fallait éliminer l’autochtone.


Chez nous, cette tabagie marque la naissance d’une entente à l’amiable. Un cas unique dans les deux Amériques.


L’entente a mal viré après 1760. Doctrine de la découverte, vols de terres, mensonges, réserves, pensionnats, enlèvements d’enfants. Cela a duré plus de deux cents ans.


La réconciliation a commencé à virer dans le bon sens, au début du siècle.


Jusqu’à une deuxième rencontre, à l’été 2025, à Québec.


Les onze Premières Nations, guidées par l’Innu Mathieu McKenzie, rencontrent Serge Fiori, un musicien parmi tant d’autres.


Une idée de la productrice Mélanie Vincent, de la nation Huron-Wendat.


Si vous passez à l’Hotel-Musée Premières nations, à Wendake, Habitant de l’île, demandez une chambre donnant sur la rivière Akiawenrahk’, à l’arrière.


Cette rivière transporte les nouvelles des forêts vers le fleuve. Plus vous ouvrez la porte patio, plus le volume augmente. J’ai écouté les nouvelles toute la nuit.


Les mots autochtones de Mélanie Vincent, Ghislain Picard, Florent Vollant, Joséphine Bacon, Michèle Audet, Michel Jean, Natasha Canapé Fontaine, sonnent toujours comme une bienvenue. C’est la voix des onze nations.


Serge Fiori a sauté sur l’invitation. Enfin, dit-il. Onze nations pour une chanson.


Ils chantent On a mis quelqu’un au monde, en douze langues.


Le tambour donne le rythme du coeur.


Pour une première fois, je comprends les langues autochtones. C’est fou ce qu’on entend quand on écoute.


Où est allé tout ce monde?


J’apprends notre langue et je marche en paix.


Nous sommes heureux encore une fois d’avoir la chance de partager un chant.


Nous voulons utiliser notre musique pour être remarqués.


Les enseignements sont une bénédiction que nous partageons avec vous.


Ça fait sûrement longtemps que la lune a vu notre Terre Mère nous donner notre langue.


Nous sommes le rêve vivant de nos ancêtres.


On devrait peut-être l’écouter.


Cette rencontre est un retour aux sources. Une autre invitation de nos hôtes.


Dans quelques années, on dira que le tambour résonnait dans le vent et dans les feuilles. Il sentait le feu de camp et parlait douze langues.


Sans oublier la voix des crapauds.


Nos peuples fondateurs chantent le pays.


Il reste un nom à trouver.


Un nom à douze.