lundi 5 septembre 2022

La vraie photo

  

Cristina Fernández de Kirchner est l’ancienne présidente de l’Argentine.

 

On l’appelle Cristina Fernández, dans les pays hispanophones.

 

Ou parfois Cristina Kirchner.

 

Christina Kirchner est née Cristina Elisabet Fernández (merci Wiki).

 

Je me croirais dans un récit de Gabriel García Márquez.

 

Bref, Christina Kirchner prend un bain de foule.

 

Un homme s’approche d’elle, lui pointe un pistolet au visage.

 

Clic!

 

Le pistolet est chargé de cinq balles. Le coup n’est pas parti.

 

Le clip fait le tour du monde, dit-on.

 

L’as-tu vu?

 

Je n’ai pas besoin de le voir. Vous me l’avez conté, je l’ai vu.

 

En fait, je l’ai vu, mais la vraie photo.

 

Un vendredi après-midi, mon ami Jacques et moi sommes dans un appartement, chez les parents d’un copain.

 

Jacques et moi sommes amis depuis 12 ans, à l’époque.

 

Avec l’autre, nous avons en commun d’aller à la même école. En fait, je ne sais pas ce que nous faisons là.

 

À 17 ans, il arrive souvent que nous ne sachions pas.

 

L’après-midi passe. Le copain sort un revolver. Un geste, comme ça, qui donne un air cool.

 

À cette époque, en secondaire 4, nous allions jouer de la guitare chez Louis Morin. Louis jouait avec une Fender Jazzmaster.

 

Il jouait à des années lumière devant nous. Nous étions là uniquement pour le regarder durant deux heures.

 

Louis venait en transe et nous capotions. Une drogue douce, à l’occasion, pendant deux ans.

 

C’était l’époque des premières blondes. Des premières drafts à 25 sous, à la taverne.

 

Le copain me pointe le revolver au visage.

 

La même photo que celle de la dame, mais avec ma face.

 

Clic! Clic!

 

Il y a deux balles dans le barillet.

 

Chanceux.

 

Un pistolet loge les balles dans le manche. Un revolver, dans un barillet. Comme au Far West.

 

Une fois la balle dans la tête, on ne fait pas la différence.

 

J’ai eu le goût de sauter sur le gars. Comme il boxait, j’ai préféré m’en aller.

 

Je vous montre la vraie photo.

 

Un canon de pistolet.

 

Énorme, tellement il est proche de votre visage.

 

Il y a un trou noir au centre.

 

C’est la photo des survivants.

 

 

 

dimanche 21 août 2022

Silence

 


Vendredi, je rentre à Montréal par l’autobus de 17 h 30.


Trois-Rivières-Montréal, en deux heures.


Je m’assois dans les premières rangées, près de la fenêtre.


Le format des fauteuils est conçu en fonction d’une surface habitable et d’un gabarit.


La taille moyenne des gens.


Notre société privilégie le moyen. Il se gère.


La couette qui dépasse échappe au gestionnaire.


À six pieds un, je suis à l’étroit dans mon fauteuil. L’appuie-tête accommode mon cou.


Une jeune femme s’assoit à ma gauche.


Ses ongles sont naturels.


La femme est belle sans maquillage.


Le ronron de l’autobus incite à la somnolence.


Somnoler, comme un moteur au neutre.


Le corps de ma voisine oscille. Sa tête cherche un ancrage.


L’oreiller.


Elle s’appuie sur mon épaule.


La tête se redresse, comme pour s’excuser.


Elle revient lentement. Accoste. Repart.


Plus elle revient, plus elle prolonge son séjour.


Proposer mon épaule à la tête chasserait le naturel.


Rouler la nuit est ma chanson préférée de Beau Dommage. La ligne blanche te mène par le bout du nez, chantent les voix.


Une tête sur une épaule est un signe de confiance.


Je suis à bon port, dit la tête.


Le dernier séjour dure environ 10 minutes.


La jeune femme se réveille. Nous voilà à Repentigny.


Elle descend de l’autobus.


Il n’est pas nécessaire de parler pour échanger.


Le silence fait très bien l’affaire.




lundi 15 août 2022

Le nouveau patron

 


Aujourd’hui, notre nouveau patron a distribué des promotions à tous les membres de la famille.


Stéphanie est devenue maman.


Firass est devenu papa.


Louis Karim, oncle.


Camille, tante.


Micheline, grand-maman.


Moi, grand-papa.


Pas de hausse de salaire à la clé, mais des années de bénévolat heureux.


Le nouveau patron s’appelle Milan.


8 livres, 5 onces.


Une bouille d’enfer.






dimanche 17 juillet 2022

Souvenir de Trois-Rivières

 


Je suis arrivé à Trois-Rivières sans souvenir.


Trois-Rivières, c’est le lieu des rencontres avec mes cousins cousines Alarie.


Le premier, il y a 60 ans, sur la rue Normand. Quatre adultes et quatorze enfants.


Je me souviens du spaghetti bolognaise de mon oncle Émilien et des biscuits de ma tante Madeleine.


Cela crée des souvenirs de famille, pas de ville.


Durant cinq semaines, cet été, rue Champflour, j’ai eu comme voisine l’arrière-cour de l’hôpital St-Joseph.


Un édifice comme un autre pour moi, parce que sans souvenir.


Si ça se trouve, la famille Alarie est née ici.


La rue Champflour est la rue de la gare, dit mon cousin Jean-Marc. Son père, mon oncle Émilien, y a travaillé longtemps.


Papa l’appelait Tino, à cause de sa chevelure à la Tino Rossi.


Je suis née à l’hôpital St-Joseph, dit mon amie Marie.


Un souvenir, c’est une émotion sur une image.


N’avoir aucun souvenir d’un lieu permet d’observer des choses anodines.


Une rivière, au lieu de trois.

Des maisons collées au trottoir.

Un cimetière aux pierres délavées.

Une femme, là où il y a un homme.


Le souvenir que je rapporte de Trois-Rivières, c’est la tranquillité.


La même tranquillité que celle de mon enfance, les années 60.


C’était tranquille à St-Laurent.


Peu d’avions. Peu de circulation. Pas de métro. Très peu de télé.


La radio des Joyeux troubadours, à Radio-Canada, le midi, en rentrant de l’école. « Entrez,voyons! », chantait la radio.


Pas d’autoroute Décarie, ni 440, ni 640, ni 15 ou 117. Que la route 11.


À 600 milles à l’heure sur la route 11, chante la chanson.


Le défaut de la tranquillité, c’est qu’on l’apprécie une fois qu’elle n’est plus là.


Je rentre à Montréal par l’autobus de 17 h 30.


Je marche sur la bruyante rue Berri.


Je prends le bruyant métro, jusqu’à Côte-Vertu.


Traverse la bruyante rue Décarie.


Arrive chez moi, m’assois dans la cour.


Un bruyant avion passe, direction Dorval.


La tranquillité est une entente tacite.


Elle ne s’emporte pas dans une valise.


Il est 4 h 15.


La porte patio ouverte laisse entrer l’air frais.


J’écoute L’heure du monde, animée par Louis Blouin, à la radio de Radio-Canada.


J’éteins la radio.


Et chantent les oiseaux.




mardi 21 juin 2022

Une marche aux Trois-Rivières

 

Une marche aux Trois-Rivières comme un cours d’histoire.


Un homme chante tout seul au milieu de la rue.


Il ne porte pas d’écouteurs.


Une femme âgée tire un sac à emplettes brun sur roulettes.


Ses cheveux sont blancs et frisés. Assez longs pour ne pas être courts, et pas assez longs pour tomber.


À une époque, cela s’appelait un voyage de foin.


Elle porte une montre à bracelet extensible pour homme.


Je la vois régulièrement passer en sens contraire.


La plupart des maisons sont collées aux trottoirs.


Rue Sainte-Julie, cette maison est tellement proche du trottoir, que l’épaisseur du mur de façade se trouve au-dessus.


Ouvrir la porte du devant risque de défenestrer le passant.


Acheter une porte pour la condamner.


Sur le coin de cette maison, une autre porte donne sur l’extérieur, dans un angle de 45 degrés.


Les marches de pierres défaites ressemblent à des dents déchaussées.


On les escalade probablement de profil ou les fesses serrées.


Le passant ne se trouve pas au seuil d’une invitation.


Il est courant de marcher aux Trois-Rivières avec pas un chat dans la rue.


Comme si le quartier s’était passé le mot, chacun chez soi.


Laissons le marcheur visiter nos marches.


Une magnifique maison en pierres, de style français, trône à l’angle des rues Tonnancourt et Saint-François-Xavier.


La ligne de fuite de la façade est légèrement décalée de celle du trottoir.


Elles ne sont pas parallèles.


La marche de pierres en façade est plus ancienne que le trottoir.


Elle a l’air encastrée, mais c’est le contraire.


Le trottoir l’a contournée.


Pour la première fois, je vois un trottoir éviter une marche.


La marche impose son trajet au marcheur.


De l’autre côté de la rue, repose un cimetière.


Il est tellement vieux, la pluie a lessivé les mots des monuments.


Des pierres muettes comme des tombes.


Au centre du terrain, une plaque en bronze.


Ce cimetière anglican est fermé depuis 1917, écrit-elle.


Une plaque de bronze comme pierre tombale d’un cimetière.


Je vois la dame au sac brun pour la première fois de profil.


Elle est un homme. Voyage de foin et bracelet extensible.


Trois-Rivières.


Prendre une marche pour les raconter.







samedi 4 juin 2022

Trois-Rivières

 


Trois-Rivières est née d’un malentendu.


Certains disent d’une illusion.


À la hauteur de trois iles, on a compté une, deux, trois rivières.


La rivière n’est pas bête. Dès qu’elle sent une ile, elle la contourne.


C’est la Saint-Maurice, au confluent du fleuve Saint-Laurent.


Celui qui a trouvé le nom Trois-Rivières était un comique, un fin finaud.


Trois-Rivières est une réponse laïque à la trinité.


La ville vit depuis avec ce sourire en coin.


Mon ancêtre Claude est arrivé au pays vers 1680.


En 1685, il se marie à l’Isle d’Orléans.


À cette époque, 85 % des Français prennent le bois, dit l’anthropologue Serge Bouchard.


Ils fuient le mode de vie français.


Ils ont couru l’Amérique.

Elles ont fait l’Amérique.


En compagnie de leurs frères de nations autochtones.


Pas Claude.


Claude initiait une lignée. Une ligne droite.


Théodore, fils de Claude, s’installe à Québec.


Pierre, fils de Théodore, s’en va aux Trois-Rivières, comme disait mon père.


Joseph, fils de Pierre;

Joseph, fils de Joseph;

Louis Onésime, fils de Joseph;

Joseph-Arthur, fils de Louis Onésime;

Roger, mon père, marquent cinq générations à Yamachiche.


Yamachiche. « Le fond est vaseux », en langue abénakise.


Papa, l’ainé des garçons, refuse la terre paternelle. Il s’en va entreprendre à Montréal, et fuir « la pauvreté maudite ».


Jean hérite de la terre. Il la vendra et rejoindra son frère, emmenant avec lui Germaine Caron, ma grand-mère.


Je suis de la neuvième génération, né de la rencontre d’une entreprise et de ma mère.


À ce moment de l’histoire, je vous transmets les salutations de mon cousin Yves Alarie, des Trois-Rivières, comme disait mon père.


D’après Yves, il manquait un élément essentiel à notre histoire: lui.


Mes ancêtres auront mis plus de 260 ans à marcher, de l’Isle d’Orléans à Montréal.


Ils ont avancé au rythme des arbres.


Affirmer trois rivières, là où il n’y en a qu’une, est signe d’une ville riche.


Son nom vient d’un sourire en coin.


Ça sent la poésie.





dimanche 8 mai 2022

L'étrange

 

Jeune, je voulais être archéologue.


Un monsieur qui lit des roches.


Les yeux entrent dans la roche. Ils cherchent d’où elle vient.


J’observais les fentes dans le trottoir.


La Chine se trouve-t-elle sous mes pieds, à l’autre bout du fond de la Terre?


À 12 ans, Serge Bouchard voulait être anthropologue.


Il regardait une chaine de montagnes et l’imaginait 500 ans plus tôt.


« J’étais intéressé par la temporalité », dit-il.


Moi, c’était l’observation.


Je viens de m’en rendre compte en écoutant « Serge Bouchard. Livre 1 ».


« Je me suis toujours senti en dehors de mon époque, dit-il. J’aurais aimé vivre dans une autre époque ».


Je me suis toujours senti en dehors de mon époque. Mais je l’ai toujours aimée.


Au hockey Pee-Wee, j’étais gardien de but.


Dans une équipe d’anglos, dans un parc anglo, avec un coach anglo. Je ne comprenais rien.


Le gardien de but est l’étrange de l’équipe.


Je me suis senti étranger de l’époque Robert Charlebois.


Charlebois, c’était autour de moi. Je n’y étais pas.


L’époque des guitares Norman. Il « fallait » avoir une Norman. Fabriquée à La Patrie, vendue par une madame autoritaire, chez La Tosca, sur St-Hubert.


J’ai enduré ma Norman B-55 gauchère durant cinq ans. Un manche en 2 par 4.


Il ne faut pas acheter une guitare parce que Gilles Valiquette en joue une.


Il faut l’acheter parce qu’on l’aime.


L’école. Pendant 15 ans, elle a été un boulet. Elle ne proposait rien de magique.


Des cours d’histoire sombres. De la religion par coeur. J’étais bon en dictée.


15 ans à ne pas aimer, c’est long. Le magique se trouvait dans les bandes dessinées.


J’ai aimé les études à l’université.


Observer est une lecture.


Je voulais être journaliste. J’ai été publicitaire.


J’ai abordé la pub, la promo, le design, les RP, comme un étudiant fraichement émoulu de la maitrise en communications.


Un observateur.


Comment ça se passe, comment ça se pense. La nature de l’imprimé, de la radio, de la télé.


L’agence de pub est de loin la meilleure école de communication.


J’enseigne la rédaction depuis 2011.


J’ai adapté en cours la façon d’écrire en agence.


Comment séduire, vendre, influencer.


Les intentions, les mots, les silences.


Ça ne s’était jamais fait, faut croire.


La roche est une planète.


L’observateur est dans la lune.