lundi 10 janvier 2022

Il fait chaud au parc Decelles

 

Pour aller au parc Decelles, je sors du stationnement, à gauche. À gauche, à Decelles. À la rue Roy, j’y suis.


En auto, je sors du stationnement, à droite. À droite, à Côte-Vertu. À droite à la rue Roy. Je remonte jusqu’à Decelles et j’y suis.


Il faut 21 mots pour me rendre au parc à pied et 26, en auto.


Le parc Decelles loge un terrain de balles et une piscine.


En hiver, on monte les bandes d’une patinoire de hockey sur le terrain de balles.


Dans les années 60, papa a installé huit poteaux d’éclairage autour du terrain de balles et trois autour de la piscine.


Des veilleurs de nuit.


Un des rares contrats qu’il a eus de Ville St-Laurent.


Plusieurs entrepreneurs se partageaient les contrats de la Ville et la bière de la taverne.


Papa ne buvait pas. Le jour, il travaillait sur ses chantiers. Le soir, il travaillait ses factures.


Un jour, il m’a dit tu te sentiras chez toi au parc Decelles. J’ai perdu 20 000 piastres avec ce contrat.


Durant le chantier, un inspecteur de la Ville est venu lui faire des commentaires.


En réponse, papa a sorti un deux par quatre.


Il ne fallait pas lui marcher sur les pieds, surtout quand ils étaient dans la boue au fond d’un trou.


Le gars n’est pas revenu.


Plusieurs années plus tôt, papa travaillait de nuit. Il pelletait du lin.


Lui qui dormait au volant, dormait aussi accoté sur sa pelle.


Le patron est passé. Il a donné un coup de pied sur la pelle.


Papa l’a accroché par le collet. Le gars a atterri sur un tas de lin.


Ce soir-là, papa est devenu son propre patron.


Le jeune garçon qui joue seul sur la patinoire ne connait pas ces histoires.


Dans son silence, il s’en raconte d’autres.


Il passe la rondelle à lui-même. Il ne voit rien de merveilleux à ce qu’elle soit aussi bien éclairée.


Son merveilleux, ce sont les hurlements de la foule.


Un joueur, zéro degré. 1-0.


Un poteau qui se tient droit pendant 60 ans est assis sur de bonnes bases.


La boue a séché au fond du trou.


Je me sens chez moi.


Il fait chaud au parc Decelles.





lundi 22 novembre 2021

Martin-Éric Ouellette

 

Martin-Éric Ouellette. Méo. Martin.


Le plus génial de mes frères.


Martin me fait penser à mon frère Paul.


Le surdoué de la famille. Celui qui est né en dehors de la boite.


Au chalet, Paul voulait creuser un tunnel, menant du chalet à la grange. 1000 pieds dans le sable fin.


Il voulait bâtir des cages à fous pour enfermer ses trois frères.


Il terminait nos phrases avant nous.


Être brillant, ça fatigue les autres. Dans les corridors de Cossette. Sur un plateau de tournage. Dans le magazine Info Presse.


Martin avait émis l’idée de causer librement de nos projets publicitaires entre créatifs. Ou d’annoncer publiquement nos salaires.


Je lui avais écrit quelques observations.


« Enwoueille, plante-le! », disaient certains.


Ceux-là ne connaissaient rien à l’affection.


Il faut écouter les gens. Le bout qui dépasse, surtout.


Lorsqu’il a parlé du magasin général, dans une conférence, Martin a débuté par la fin.


Il est né en dehors de la même boite que Paul.


Mon fils Louis Karim a travaillé avec Victor, au bar Suwu, sur St-Lau. Un original, dit Louis Karim. Bin quin, le fils de Martin et de Nathalie.


J’ai lu en fin de semaine que Martin s’en va. Il ne lui reste que deux ou trois mois à vivre.


Un gros bout de toi va partir. Les bouts qui dépassent vont rester.


Ceux-là partiront lentement, au fur et à mesure que les gens autour de toi s’en iront.


Il restera une boite.


Avec des trous dedans.


Ça, c’est la caisse, dit l’aviateur au Petit Prince.


Le mouton que tu veux est dedans.



30 secondes pour changer le monde, 15 octobre 2013

 

30 secondes pour changer le monde est certainement la meilleure émission portant sur la pub produite au Québec. Pour une fois, nous ne sommes pas dans les clichés de la pub gentille souriante et mièvre, dans les stéréotypes de publicitaires drogués flyés heureux. Ceux-ci sont inquiets.


Vraiment bien réalisée par Sophie Lambert, l’émission est produite par infopressetélé et diffusée sur les ondes de Télé-Québec. En 12 épisodes, on s’inquiète du sida, de la sécurité routière, de la violence conjugale, de l’environnement, du cancer du sein, de la drogue, du suicide, du poids, de l’alcool, du tabac, du jeu et de la pauvreté.


Cette émission ne parle pas de pub commerciale, mais de pub sociale. D’où l’engouement des publicitaires qui y participent. Ils ne causent pas de tôle à vendre, mais de morts dans des voitures, dont ces mêmes publicitaires vous ont pourtant déjà vanté les mérites.


Ce n’est pas de l’hypocrisie de leur part, mais une forme d’humanisme dans le temps. Le concepteur publicitaire est un artiste inachevé. Il prête son talent à une oeuvre qui sera signée par son annonceur. Sur le trottoir, personne ne se tourne sur son passage, alors que Serge Fiori, du groupe Harmonium, oui. Serge Fiori signe ses oeuvres.


Le concepteur publicitaire fonctionne sur commande. Il passe le plus clair de sa vie à vendre du dentifrice, des burgers, des chars et des bannières. On lui demande une pub de char, il en pondra durant des années. Ensuite, on lui demande une campagne sur la sécurité routière, il vous la pondra. Le concepteur publicitaire est la seule poule capable de pondre deux types d’oeufs, celui du poussin qui roule vite vite et celui de sa mère poule qui lui dit la vitesse tue.


Dans l’épisode portant sur l’environnement, Martin Ouellette. Le super à l’écran le dit publicitaire. C’est réducteur. Martin est certainement le plus génial de mes frères. Narcissique à souhait, le plus original communicateur de ma génération. Son discours est toujours à cheval sur le présent et le futur. Quand il cherche, Martin creuse la terre avec ses mains.


Regardez Martin, il a l’air torturé. C’est parce qu’il l’est. C’est ça, un communicateur. Il n’a pas les dents plus blanches que les vôtres, il ne roule pas dans carrosse plus neuf que le vôtre. Son regard est meublé de châteaux, d’enfances, de motos et de seringues. Je me demande si Martin a le budget pour se brosser les cheveux. La couette rebelle est l’attrait de cette émission.


30 secondes pour changer le monde est un peu pute. L’émission fait découvrir le volet le plus agréable de la vie du publicitaire, la pub sociétale, celle qui vise à vendre non pas des salières ou des moteurs, mais une cause et un comportement. C’est la pub engageante, aussi bien pour celui qui la fait que celui qui la reçoit. Cette communication vise non pas la consommation, mais l’action.


La communication sociale est une course à relais. Le communicateur initie un projet qui sera prolongé par le citoyen. Un peu comme la publication d’un livre. Une fois publié, le livre n’appartient plus à son auteur, le public en fait ce qu’il veut. Dans la campagne 21avril.org, où 300 000 personnes se sont rassemblées dans les rues de Montréal, les citoyens ont pris le relais de Martin et du metteur en scène Dominic Champagne, la bougie d’allumage. La réponse des citoyens a dépassé les espérances des communicateurs. Pas de problème. Dans les mots de Martin, le communicateur gagne s’il perd le contrôle. Ce réflexe est à l’inverse de la pub commerciale, où l’annonceur cherche justement à garder le contrôle.


La pub sociétale sur l’environnement réussira-t-elle à freiner la pub des bagnoles? Faudra demander aux communicateurs, ce sont les mêmes.


La pub commerciale est une greffe qui ne prend pas. On a beau chercher bien des trucs pour accoler une image à un produit, la pub demeure une intruse dans nos vies. J’en veux pour preuves les tentatives de l’industrie pour trouver sans cesse de nouveaux moyens de nous rejoindre, couplées à nos différentes stratégies de zapping.


Il y a une raison pour laquelle la pub sociale est gratifiante à son auteur. En tant que communicateur, je me sens utile quand je travaille pour une cause. Je la signe. Peu importe qu’on ne se tourne pas sur mon passage. Le plaisir ne vient pas du mot publicité, mais du mot communiquer.




samedi 23 octobre 2021

Felouque

 

Il s’agit d’un petit voilier.


Vous le voyez généralement au milieu du Nil, sur une carte postale de l’Égypte.


Son nom viendrait du son d’une roche tombant dans l’eau.


Felouque.


Sa voile est en forme de trapèze, légèrement inclinée vers l’avant. Comme une palette de peintre.


Il y a le bleu du Nil.


Une bande de vert agricole.


Une montagne de roches sable, sans aucune verdure.


Le bleu ciel éternel.


Tu loues un âne et un guide. Tu traverses ces montagnes et tu arrives à la Vallée des Rois.


Il pleut trois jours par année en Égypte. Divisé par cent millions d’habitants, ça ne fait pas beaucoup d’eau par tête.


Louxor, en Haute-Égypte. Je suis avec mes parents, à bord d’un bateau à fond plat.


La plus belle croisière du monde.


Si vous regardez la carte de l’Égypte, la Haute-Égypte est en bas et la Basse est en haut.


Il est fin d’après-midi. Nous prenons le thé au salon.


La pointe de la voile d’une felouque glisse lentement devant le hublot, sur fond de lumière orange.


Cette felouque est venue imprimer un souvenir.


Je cherche Agatha Christie.


J’ai pensé à cette felouque en en voyant une autre.


Elle glisse sur le Nil du film Égypte vue du ciel, de Michael Pitiot.


Je n’ai jamais vu l’Égypte comme cela.


Zéro momie, zéro hiéroglyphe, zéro pharaon.


C’est l’Égypte d’aujourd’hui. Des images au ralenti, pour célébrer le pas du chameau.


Le film est narré par Pio Marmaï. Ce monsieur est comédien français et distributeur du film.


Il a fallu 5 000 ans aux scribes pour écrire le texte. Il est relevé, comme les images.


La musique sort du sable.


Ce film est un cocktail unique.


Vous appelez le serveur.


La même chose, s’il-vous-plait.




jeudi 30 septembre 2021

Portraits

 

Au bas de la photo noir et blanc, Gratien Gélinas regarde vers le haut. Ses mains croisées sur le front forment un panache.


Au-dessus de sa tête, sept mains flottent sur un fond noir, comme dans un ciel. Chacune cherche sa direction.


La photo de Yousuf Karsh date de 1945. Le site karsh.org présente Gratien Gélinas comme le fondateur du théâtre moderne du pays. Si on se fie au drapeau, avec son Union Jack, en haut à gauche, le pays doit être anglais.


La première fois que j’ai vu des mains flotter, c’était sur les parois de la grotte Chauvet, en France (merci Wiki). Des mains dites « négatives » de l’art pariétal.


Vous posez la main sur la roche. Vous saupoudrez des pigments et retirez la main. Le dessin est créé par l’absence de pigments. Deviner, c’est l’art de la séduction.


Depuis 35 000 ans, elles disent allo.


C’est la technique du pochoir, rendue célèbre par l’artiste de rue Banksy. Girl with balloon.


Le Street Art est l’art pariétal contemporain.


Le plus ancien exemple d’art pariétal découvert au Tibet, titre radio-canada.ca. Cinq mains et cinq pieds d’enfants de 7 à 12 ans, en pochoir, il y a 225 000 ans.


Ces pieds et ces mains ont fait des petits en France (Chauvet), en Argentine (la grotte des mains), à Bornéo, Asie du Sud-Est.


Toutes aussi sexy les unes que les autres.


Le photographe Yusuf Karsh n’a pas connu les mains de la grotte. M. Chauvet l’a découverte en 1994.


Il y a une vingtaine d’années, je suis invité à un méchoui chez mon ami Bory Seyni, à Niamey, au Niger. Il distribue la viande aux invités avec ses mains.


Il me présente un ami poète dont j’ai oublié le nom. Le Gilles Vigneault du Niger, dit-il.


L’ami va réciter un poème. Je l’accompagne à la guitare. Comme je ne parle pas le Haoussa, je suis le rythme des mots. Quand les hommes vivront d’amour est universel.


À la fin de la soirée, Bory m’invite à visiter sa maison. Sur la terrasse, il montre un endroit où est installé un lit, devant l’entrée.


Il pointe le ciel rempli d’étoiles.


C’est la dernière chose que je vois avant de dormir, dit-il.


Le ciel compte plus d’étoiles que de nuit.


La Voie lactée est la grotte de Niamey.


Il n’y a pas de pays pauvre sur Terre.




mercredi 15 septembre 2021

Un mardi soir à St-Jovite

 

Un mardi soir d’été, à St-Jovite.


Il est 19 h. Sur la Rue-de-St-Jovite, une quarantaine de personnes attendent en file à l’entrée de la pizzeria Au Vieux four.


Le restaurant Antipasto, mon spot préféré, est fermé. Manque de main-d’oeuvre. Sa belle grande terrasse, ses chaises et parasols sont fermés et le vin rouge, bouché.


Le St-Hubert est plein pour la soirée.


Petits appels. Celui de Ste-Agathe aussi. Celui de Ste-Adèle aussi.


La Maison du spaghetti est fermée.


Le Steakhouse Le Grill Saint-Georges déborde de monde, jusque sur le trottoir.


Le Casse-Croûte St-Jovite est fermé. Pendant des décennies, ce resto aux couleurs rayées a débordé de monde à tous les étés. Nous allions jouer au mini putt à l’arrière, après nos journées de travail sur la ferme.


Au Petit Hameau, on fait la file pour une crème glacée.


J’ai faim. Si nous voulons souper avant de rentrer à Montréal, nous devons fuir.


Au moment où le Québec cherche à se retrouver dans des lieux publics, la main-d’oeuvre n’est pas au rendez-vous pour l’accueillir.


Est-elle à la retraite?

A-t-elle perdu le goût de travailler?

Est-elle trop peu nombreuse?


St-Jovite est depuis toujours la ville de services de Mont-Tremblant.


Tu fais du ski à Tremblant. Tu fais ton marché, tu achètes de l’alcool, de la graisse à moteur, tu bouffes à St-Jovite.


St-Jovite est aussi la ville de service de La Conception, où nous sommes installés.


Une boite de vis, un café à La petite Europe, un journal à La promenade, une « molle » au Petit hameau, une bière au Manoir, un hot dog au Mini putt, toutes les raisons étaient bonnes. Quatorze milles aller-retour de petits bonheurs.


Lorsque tu arrives du sud sur la Rue-de-St-Jovite, l’ancienne rue Ouimet, le regard domine la ville un instant. C’est la plus belle réception d’un village de toutes les Laurentides.


Tu descends la côte et entres dans la carte postale.


Je me paie ce coup d’oeil depuis 1959. Le beau est toujours beau.


Aujourd’hui, St-Jovite s’appelle Mont-Tremblant, fusion oblige. Cela ne s’appelle pas du progrès.


St-Jovite est la ville des pionniers. Tremblant, celle des étrangers.


En remontant la côte, nous sortons de la carte postale. Sur notre droite, le Toujours Mike’s peut accommoder deux personnes. Vous devrez attendre une heure après avoir commandé.


Nous passons de fuyards à réfugiés.


Il n’y a pas longtemps, on nous empêchait de sortir au resto, because le virus.


Aujourd’hui, on nous empêche d’entrer au resto, faute de main-d’oeuvre.


Elle est où, cette main-d’oeuvre?


Elle fait la file pour aller au resto.




mardi 7 septembre 2021

La grange ma voisine

 

Dans ma cour, il y a un érable. À droite, de l’autre côté de la haie, une grange.


Je suis son voisin depuis près de 40 ans.


À un peu plus de 100 ans, elle est mon ainée.


Cette grange est ma voisine préférée. Elle ne fait jamais de bruit.


Les murs de la grange sont couverts d’une tôle grise. La tôle du toit est presque noire.


Derrière une petite fenêtre à carreaux, il y a une ampoule. Je peux compter sur les doigts de la main le nombre de fois où je l’ai vue allumée.


On reconnait une grange par le son de la pluie sur son toit.


La tôle protège des éléments. Une grange sous la pluie rassure comme une cathédrale. Une couverte de laine dans un espace de solitude.


Dans la grange de mon enfance, la tôle gardait le foin au sec. Il y avait aussi des carrioles, parfois un tracteur. Il y a eu des poules et, plus tard, une discothèque.


Il n’y a pas de foin chez ma voisine. La seule fois où j’y suis allé, il y avait quelques meubles.


Papa disait que cette grange avait été un entrepôt de légumes. Dans les années 80, il y jouait parfois aux cartes avec monsieur Bélisle et monsieur Major.


Je ne sais pas qui était monsieur Bélisle. Probablement une connaissance d’une époque. Monsieur Major était le propriétaire de la grange et ancien commerçant de légumes.


Papa disait combien la ligne du toit était droite. Lorsqu’il observait une bâtisse, il débutait toujours par la ligne du toit.


C’est le signe d’une construction en bon état. Elle l’est toujours.


Maman nous disait de nous tenir droit.


L’ampoule était allumée, hier.


Le voisin déposait des vieilleries dans la grange, avant de déménager. Ma voisine est devenue une poubelle.


Le nouveau propriétaire va la raser. Il est question que le silence soit remplacé par des voisins.


Ma société a de la difficulté avec le silence.


L’espace est rempli de médias. Les écrans siphonnent les gens qui s’ennuient. Des voleurs d’imaginaire.


J’ai passé beaucoup de temps à écouter l’érable dans ma cour et le mur de la grange.


Vieillir, c’est collectionner les silences.


On ne voit pas ça à la télé.