mardi 7 juillet 2026

Hymn to Freedom

 

Écrire une phrase sans la voir terminée.


C’est ma définition de la vieillesse.


J’ai commencé à devenir vieux au moment où je me suis senti tassé.


Que je m’éloignais du groupe.


Légèrement décalé. Trop vieux.


L’étudiant ne m’a pas envoyé de pincement. C’est moi qui l’ai reçu.


Depuis quelques années, je réfléchis au curieux phénomène de vieillir. Plus jeune, je me disais il y a des jeunes, il y a des vieux.


Plus vieux, je me dis à tout âge, il y a des vieux, il y a des jeunes.


Un vieux n’est pas vieillir. Il est déjà vieilli. Vieillir est un processus immatériel actif. Le vieillissement est le résultat passif.


À la longue, le décalage prend la forme d’une bulle.


Des petits pincements s’additionnent. Dans la tête et dans le corps. Moins de résistance. De la procrastination. Un doute. Coudonc, il se passe quelque chose. Des amis racontent leurs bobos, comme une recherche de solidarité.


Il n’y a pas de solution. Nous vieillissons et nous allons par là.


Je sens un pincement ici, docteur.


Les vieux se tournent souvent vers leur passé. Ils recherchent un confort connu d’eux seuls. C’est ce qui leur donne un air pensif. Le vieux a souvent l’air absent, ce qui ne rajeunit personne.


Le vieux n’est pas perdu. Il retrouve quelque chose. Un espace où il se sent bien. S’il garde le silence, c’est pour savourer le moment secret.


Sans nous consulter, mon ami Gilles Trudeau et moi avons débuté un même exercice. Écrire sur une partie de notre enfance.


Gilles est pour moi une référence en matière de rédaction.


Dans son récit, Gilles a 13 ans. Moi, 8. Son action se passe en 1959. La mienne, en 1963. Lorsque nous comparons notre nouvelle expérience de nouvel écrivain, j’ai devant moi un gamin.


Le rappel du passé fait toujours partie du présent.


L’enfance est un outil d’auto séduction du vieux.


En juillet 2004, les pianistes montréalais Oscar Peterson, 79 ans, et Oliver Jones, 70 ans, donnent pour la première fois un concert public ensemble. Pour clore la 25ème édition du Festival international de Jazz de Montréal.


Au programme, Hymn to Freedom, une composition d’Oscar Peterson de 1962, en hommage au pasteur afro-américain Martin Luther King.


Gilles a 16 ans et moi, 9. Ça n’a pas rapport.


Cet hymne est devenu celui du Mouvement américain des droits civiques (Wiki). La rencontre des deux pianistes amis allait clore en crescendo une grande collaboration artistique, ainsi qu’une page du jazz montréalais et du jazz tout court.


Durant la prestation, Oliver Jones lance des regards amusés à son ami. Les yeux d’Oscar Peterson s’absentent. Il revoit peut-être sa soeur Daisy, donner les premiers cours de piano à son copain Oliver, 8 ans.


Il vit un grand moment de jeunesse, un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaitre.


La beauté de l’âge, c’est de nous permettre ces cadeaux.


Après les dernières notes, Oliver Jones se lève. Il rejoint son aîné. Ils se serrent dans les bras.


Ils terminent la rédaction d’une phrase, commencée lors de leur première rencontre, en 1939.


Oliver, 5 ans. Oscar, 14.


Tous les vieux n’ont pas cette chance.


Le regard absent est un voile.


Le vieux tourne la lumière vers l’intérieur.


Là où le temps n'a pas d’âge.





1 commentaire:

  1. Oui. Observations très justes. Pour y être rendu moi aussi, devenir septuagénaire est une étape enrichissante et déroutante sinon inquiétante. Merci de la réflexion.

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