dimanche 26 avril 2026

Paris est une fête

 

Je suis en train de lire Paris est une fête, d’Ernest Hemingway. Je lis ce monsieur pour la première fois.


Il écrit des images du Paris des années 20. Des artistes désoeuvrés, en début de carrière. Tout le monde tire le diable par la queue. Une époque où on pouvait accrocher un Picasso au mur et garder les fenêtres ouvertes.


J’apprenais beaucoup de choses en contemplant les Cézanne mais je ne savais pas m’exprimer assez bien pour l’expliquer à quelqu’un, écrit Hemingway, à la page 52.


Le lendemain, je suis allé chercher deux ouvrages sur Cézanne, à la BAnQ. Je voulais voir ce qu’avait ressenti Hemingway.


Les années 20 à Paris. Une toile, du papier, de la chair, des crayons et des bouteilles.


C’est Charles Aznavour, le galbe d’une hanche et nous étions heureux.


Enrichis ta tête, les poches suivront.


Ces gens partagent la vedette dans Midnight in Paris, du cinéaste américain Woody Allen.


J’écoute Une nuit à Paris, du groupe britannique 10cc. Une bande son en toile de fond.


10cc, c’est les Beatles des années 70.


Paris est une fête est un roman documentaire à dimensions multiples. Un guide d’anthropologie touristique et il est minuit à Paris.


Documentaire, comme le dialogue de la première rencontre entre Hemingway et Scott Fitzgerald. J’ai envie de donner des baffes à l’imbuvable Fitzgerald.


Le dialogue est l’art de la conversation.


Hemingway loge au 75, rue du Cardinal Lemoine, en compagnie de sa première femme, Elizabeth Hadley Richardson. L’adresse s’appelle maintenant La Maison Hemingway.


Hemingway adopte la librairie du 27, rue de Fleurus. La libraire Gertrude Stein lui propose un abonnement gratuit, en attendant l’argent. Hemingway retient de cette poétesse américaine sa générosité et son caractère carré.


Le drapeau est un lien immatériel.


Chaque fois qu’un nom ou une adresse nouvelle parait dans le texte, je pars à la chasse. Qui partage la table d’Hemingway. Qui passe dans la rue, qui meuble la conversation.


L’écrivain suisse et français, Blaise Cendrars et son faciès de boxeur.


L’écrivain et historien anglo-français Hilaire Belloc.


Gertrude Stein. Elle a baptisé ces artistes La génération perdue.


Picasso admire Cézanne. Hemingway apprend l’écriture avec Cézanne. Fitzgerald lance la carrière d’Hemingway.


Beaucoup de gens auraient payé cher pour être perdus dans Paris et les années 20.


J’appris à comprendre bien mieux Cézanne et à saisir vraiment comment il peignait ses paysages, quand j’étais affamé, écrit Hemingway, à la page 108.


Le romancier Ford Madox Ford a l’air aussi irrespirable en photo que dans sa conversation avec Hemingway.


J’aurais bien pris une bière ou quatre avec le romancier américain Ezra Pound.


Je me sens chez moi dans l’écriture d’Hemingway et je m’entends bien avec les sales caractères.


Hemingway a écrit Paris est une fête, entre 1957 et 1959, trois ans après avoir obtenu le prix Nobel de littérature. Le roman sera publié en 1964, trois ans après sa mort.


Bref, le livre des débuts publié après la fin.


Je n’ai jamais rencontré un livre comme j’ai lu celui-là.


Une classe de maître. Pour les descriptions, les dialogues et les toilettes turques.


J’ai l’impression d’être un fil coulant dans un savant tricot.






mardi 10 mars 2026

Mille après mille

 

Je viens de relire Du diesel dans les veines, la saga des camionneurs du nord, de Serge Bouchard.


Dans les années 80, cet ouvrage constituait le coeur de la thèse de doctorat de Serge Bouchard, à l’Université McGill. Il portait le titre Nous autres les gars de truck: Essai sur la culture et l'idéologie des camionneurs de longue-distance dans le nord-ouest québécois.


La thèse a suivi un parcours digne de camionneurs.


Elle a été stationnée sur une tablette pendant quarante ans. Ses seuls lecteurs ont probablement été des curieux ou autre doctorants en devenir.


Elle a été publiée sous forme de récit en 2021, aux éditions Lux, avec l’aide du sociologue et éditeur Mark Fortier.


Le livre parle de la force. Manitou, chez les Innus. Machine, pour les camionneurs, routiers ou truckers.


Pendant quarante ans, j’ai vu la saga des camionneurs du nord passer le long de notre terrain, sur la 117, à La Conception, dans les Hautes-Laurentides. Toute la Baie James est passée à notre porte.


Ils arrêtaient souvent au garage Legault Vulcanisation, au coeur du village. Ce garage était spécialisé dans le rechapage des pneus. Des pneus énormes de tracteurs et de camions énormes. Des pneus parfois essoufflés, jamais plates.


De novembre 1975 à octobre 1976, Serge Bouchard a donc souvent longé notre terrain, direction Baie James ou Montréal. À cette époque, j’ai 20 et 21 ans. Je suis peintre sur notre ferme. Je peins des granges au pinceau, des bâtiments et des maisons au rouleau.


Je regarde les olympiques d’été à la télé, un rouleau à la main. Des camions transportent de la machinerie, des pelles mécaniques, des tracteurs, des camions Euclid. Tellement gros, les Euclid, les roues voyageaient sur un truck séparé. Des voyages de superlatifs.


Serge Bouchard arrêtait au restaurant Chez Lise, à St-Jovite, rebaptisé plus tard Le Toit bleu. Lire sur un endroit que tu connais bien fait toujours son effet. Surtout lorsqu’il rappelle ton enfance.


Un jour, je suis assis sur le bord du Canal de Suez, à Ismaïlia, en Égypte. Je lis Aden Arabie, de Paul Nizan. Un bateau du récit passe dans le Canal de Suez. Je sens le souffle des hélices. C’est comme lire un vertige.


Serge Bouchard parle aussi de LA côte à St-Faustin. Du Golf Les ruisseaux, cette côte monte et monte jusqu’au restaurant Le P’tit stop, réputé pour ses hamburgers et ses frites.


Direction nord, LA côte descend et descend dans une pente vertigineuse, même en auto.


Du diesel dans les veines fait visiter le camionneur et son camion de l’intérieur. L’âme, la mécanique, les routes et les destins.


En roulant, le camionneur fait défiler le décor de son film.


Lors de la première lecture, j’ai effleuré la surface des mots. Comme s’ils devaient percoler avant de goûter.


La deuxième lecture m’a fait monter dans la cabine du truck.


Relire, c’est s’approcher du volant.


Le camionneur poursuit l'éloignement, souffle les hivers, calme les angoisses, rassemble les solitudes. Ça laisse de la place pour chanter.


Mille après mille, je suis triste, chante Willie Lamothe, le roi du country. Il faut entendre l’accompagnement du guitariste Bobby Hachey et de sa Fender Telecaster, couleur crème. Mille après mille, je m’ennuie, soupirent les mots de Gerry Joly.


Plus loin, Deux heures du matin, tout le monde dort aux Escoumins, y’a pu personne s’a grand route à part moé. Chantée par Pierre Bertrand, Rouler la nuit est ma chanson préférée de Beau Dommage. Le batteur évoque les lignes de la route, en tapant son bâton de bois sur le rebord de métal de sa batterie.


Un métronome. Un cowboy solitaire.


Un long récit. 827 mille après mille, 1324 kilomètres, de chez moi à Radisson.


Lorsque je termine un livre, je retire le signet. Le livre devient inanimé.


Pour un livre de Serge Bouchard, je le déplace au début.


Il prend place à l’avant du véhicule.


Prêt pour le prochain voyage.






mercredi 4 mars 2026

Macbeth en Nouvelle-France

 

J’ai vu dimanche une partie de la pièce Macbeth, de William Shakespeare, adaptée par le metteur en scène Robert Lepage, présentée au TNM. J’ai quitté au début de l’Acte V, excédé de ne plus savoir où j’étais.


Poussé par sa femme, Lady Macbeth, le général écossais Macbeth cherche à devenir roi à la place du roi. Cette proposition XIème siècle ressemble à s’y méprendre à celle d’un motard du XXème siècle, lui aussi poussé par sa blonde, qui désire devenir chef à la place du chef.


De l’univers de clans écossais du 11ème siècle à celui des motards criminalisés des années 60, le rapprochement fonctionne. Mille ans plus tard, l’envie, la jalousie, la soif du pouvoir, la folie et la rage, demeurent.


La mise en scène est impeccable. Dans un château ou un motel, à cheval ou en moto, avec une hache ou un couteau, tuer, c’est tuer.


Alors pourquoi un motard des années 60 devrait-il causer dans le français canadien de 1606 en Nouvelle-France? Sur papier, l’idée semble créative. Dans les faits, l’adaptation en Canadien français de Michel Garneau traîne un boulet.


1606, c’est trois ans après l’alliance conclue à Tadoussac, le 27 mai 1603, par les Français François Gravé du Pont et Samuel de Champlain et le chef Innu Anadabijou, au nom des peuples autochtones.


En 1606, les colons sont installés en Nouvelle-France depuis 72 ans. Leurs mots servent à la survie au scorbut et aux hivers. Il faut couper du bois, monter des barricades, organiser les gens et la sécurité. Ces mots ne vont pas au théâtre. Ils n’ont pas le temps d’ourdir un complot contre un roi.


Dans Macbeth, le français parlé de 1606 débarque dans la bouche des motards comme un cheveu sur la soupe. Mais l’accent n’est pas le seul élément en cause.


Dans une salle de billard, un motard apprend d’un collègue que sa femme et ses enfants ont été assassinés dans son château.


Drapeau jaune. Le code d’honneur des motards criminalisés interdit de s’en prendre aux enfants ou à la femme d’un rival. Rappelons-nous de l’émoi causé par la mort accidentelle d’un garçon de 11 ans, lors de la guerre des motards à Montréal, entre 1994 et 2002 (Wiki). Pour ce qui est du château, le vocabulaire penche davantage du côté des mots « résidence » ou « bunker ».


Le temps que mon esprit démêle toutes ces questions, le train a passé. En fait, j’étais largué bien avant cette scène.


Dans mes cours de rédaction, je dis aux étudiantes qu’elles devraient être en mesure de justifier l’emploi de chaque mot de leur texte. Parce que chacun sert une intention de communication pour un public précis. Je ne saurais justifier le français de 1606 dans Macbeth. Je pourrais justifier celui des motards de Montréal en 1995.


La langue québécoise vernaculaire est très accidentée, très sculptée, dit Robert Lepage au journaliste Nabi-Alexandre Chartier, de Radio-Canada. Accidentée comme des chemins impraticables de la Nouvelle-France. Comme un obstacle à la communication.


Assez pour quitter avant la fin.






jeudi 26 février 2026

Une tablée Cossette

 

Dans un resto, une tablée d’anciens de Cossette.


Un party de bureau, en moins nombreux.


J’entre dans la tablée comme un verbe dans une phrase.


Je suis assis entre Georges et Daniel. Nicole, Michel, Pierre et Gilles complètent le tour de table. Le dos de l’ami Normand médias l’enjoint de rester à la maison.


Des gens du développement des affaires, de la planification et du service conseil, de la production électronique, de la création, du design et des relations publiques.


Il ne manque qu’un briefing, un mandat, pour développer une campagne de communication.


Sujets, verbes, compléments, mais pas dans l’ordre.


J’ai connu tout ce beau monde à la fin des années 80.


L’agence trônait au 1558, avenue Docteur-Penfield, dans les anciens locaux du consulat américain, à Montréal.


C’était un campus de quatre ou cinq bâtiments. Cossette, service conseil et création, Graphème design, Optimum relations publiques, Impact recherche, Geyser recherche de noms.


Tout le monde aimait travailler à l’agence.


Le matin, j’entendais des trompettes en marchant l’allée.


Un sentiment collégial chaque jour. Avec les clients et les partenaires extérieurs. Créatifs, musiciens, réalisateurs, comédiens, producteurs. J’ai apprécié ce sentiment d’une époque, au point de l’emporter lors mon départ.


Le mandat donné aux créatifs était simple et pas simple. Trouvez des idées. Ne vous limitez pas. Vous avez droit à l’erreur. Écrivez autre chose que de la pub.


Cossette conjugue au présent et à l’impératif.


À force de répéter ces injonctions comme un mantra, l’horizon devient une façon de penser.


On me demandait ce que je pensais.


Et les partys Cossette. Les meilleurs au Canada, dixit mon ami Normand Chiasson.


À l’époque, j’aurais été assis entre Georges et Daniel pour un mandat Air Canada, genre.


J’ai rendez-vous avec ce sentiment ce midi, à la tablée.


Il est question de voyage dans l’Arctique, d’associés de l’agence, de projets, de société, de communication, de culture, de politique et de vin blanc.


Il y a quelque chose de Schwartz’s Deli dans le style de Cossette.


Chez Schwartz’s, assis entre un prince et un voyou, nous sommes tous égaux, face à une assiette de smoked meat, cornichons, frites.


Le sandwich tient le rôle du plan d’affaires. Toujours devant.


Chez Cossette, le sandwich, c’est l’idée.


La tablée sert de rendez-vous.


Et la table, de trait d’union.