dimanche 21 juin 2026

Une belle époque

 

J’ai vu mon premier tracteur Massey Ferguson en 1960.


Un Massey 35 rouge. J’avais 5 ans. Il arrivait à peine sur le marché.


Nous étions dans un champ, à La Conception, au nord de St-Jovite. Mon père m’avait emmené « aider » monsieur Perreault à faire les foins. Je n’arrivais pas à lever une fourche. Encore moins à déposer du foin sur la charrette. Mon aide s’est limitée à ma bonne volonté.


Monsieur Perreault était probablement fier de son Massey Ferguson TO35, 3 cylindres, diesel. Ce tracteur remplaçait les boeufs et les chevaux, autrefois responsables des labours.


La force de travail carburait maintenant au pétrole.


La technologie apportait un avantage, un confort au labeur des fermiers. Tout comme le lave-linge avec essoreuse, aux ménagères. Il fallait maintenant un avant-midi pour laver le linge et un après-midi pour le sécher.


On peut penser après coup que ces technologies faisaient partie d’une campagne de mécanisation, visant à investir des marchés de plus en plus vastes. À développer le capitalisme et les industries.


Une étape de la révolution industrielle.


Je ne crois pas que monsieur Perreault pensait à tout cela, lors de l’achat de son Massey 35. Il devait probablement se dire que son tracteur enverrait son boeuf à la casserole, tout en confirmant son statut de fermier moderne.


La révolution industrielle fabriquait aussi des poêles.


J’imagine des fermiers, excités à l’idée de posséder eux aussi cette nouvelle technologie. La compétition est un moteur de la consommation.


Ainsi, l’automobile, les tourne-disques, la vitesse, la télévision, les voyages, les Beatles. La technologie, complice du modernisme. Une belle époque.


Je réfléchis depuis un bon moment aux algorithmes. Le mot vient du mathématicien persan Al-Khwârizmi, inventeur de l’algèbre et des algorithmes, au IXème siècle (merci Wiki).


Ma réflexion porte sur des années que j’ai connues. Un tracteur neuf vient avec un mode d’emploi, un algorithme en papier.


Voici l’algorithme Démarrage par température, au-dessus de 50 degrés Farenheitdu Massey Ferguson 35 diesel, de la Cie Massey-Harris-Ferguson.


S’assurer que le levier de décompression est à la position haute donnant pleine compression sur les quatre cylindres.

Repousser la tirette d’arrêt de la pompe.

Placer la commande à main d’accélération à la moitié de sa course.

Appuyer sur le bouton de surcharge.

Actionner le démarreur.


Une recette. Un manuel d’instructions. Des procédures. Un protocole. Un audio-guide. Un GPS. Sur support papier, l'algorithme est un ami. Il indique la marche à suivre pour que le lecteur fasse son chemin. Il démontre la convivialité de la mécanique et bâtit un lien de confiance avec la marque.


Le Guide d’instructions du Massey 35 présente d’autres algorithmes, dont Avis très important (avant de démarrage), Commande et appareils de contrôle et Mise en route.


Je cherche à comprendre les tenants et aboutissants des algorithmes, du point de vue de la communication.


L’algorithme, c’est la marche à suivre pour transformer quelques éléments en une sauce à spaghettis de ma mère.


Ingrédients:

2 cuillers à soupe d’huile d’olives

1 oignon coupé en dés

1 gousse d’ail hachée finement

1 livre de boeuf haché mi-maigre

1 boite de pâte de tomates

1 boite de tomates en dés

1 boite de tomates broyées

2 feuilles de laurier


Voici l’algorithme bolognese de ma mère:

Faites chauffer l’huile d’olive dans une casserole

Faites revenir l’oignon et l’ail

Faire revenir la viande

Ajoutez la pâte de tomates et les tomates, en dés et broyées

Ajoutez les feuilles de laurier

Mélangez le tout

Faites mijoter à feu doux pendant 1 heure.


Les ingrédients fournissent les mots. L’algorithme indique la route à suivre.


Les recettes et livres de recettes occupent la même fonction que le guide d'instructions. Chaque recette guide la cuisinière et crée un lien de confiance. En 1963, L'Encyclopédie de la Cuisine Canadienne faisait de la cuisinière Jehane Benoit la référence en la matière. L'édition "Deluxe" de maman a été publiée le 16 septembre 1963 et compte 1152 pages. Le million et demi d'exemplaires de ce livre a contribué à édifier un modèle de la cuisine québécoise.


Un million et demi d’exemplaires de plus de mille pages chacun, ça donne plus d’un milliard cinq cents millions de pages d’algorithmes culturels. En français, au Québec.


Je vais me garder une petite gêne et ne pas reproduire l’algorithme des Dix commandements de Dieu, édictés dans le Petit catéchisme de mon cours primaire, de 1960 à 1966.


Depuis le mathématicien Al-Khwârizmi, l’algorithme s’est affiché sur du papier. À partir des années 80, avec l’ordinateur personnel et l’internet, il vise progressivement des cibles individuelles dans un réseau mondial.


L’algorithme sort du livre de recettes papier, pour dominer l’industrie numérique. Des entreprises investissent des milliards de dollars en recherche et en programmation pour rejoindre les marchés de la planète, à la vitesse de la lumière.


L’algorithme est devenu l’outil de conquête, de persuasion, de domination et de sabotage des esprits. À commencer par le scandale Cambridge Analytica, accusée en 2018 d’avoir organisé l'« aspiration » des données personnelles de 87 millions d'utilisateurs de Facebook, dans le but de cibler des messages favorables au Brexit, au Royaume-Uni et à l’élection de Donald Trump aux États-Unis en 2016 (Wiki).


Dans un univers numérique, la recette de ma mère peut être adaptée et distribuée à une foule de publics différents, selon les croyances religieuses, les budgets, les habitudes alimentaires, végétariens, végétaliens, diabétiques, et ainsi de suite.


Si vous ajoutez des millions en budgets, une armée d’ordinateurs, de stratèges en communication et des programmeurs, vous obtiendrez une militarisation des écrans. Des algorithmes feront des ravages dans les habitudes de consommation, la manipulation de masses et la vente de boeuf haché.


Aujourd’hui, l’algorithme numérique industriel est un ennemi de tous les utilisateurs d’appareils numériques. Peu importe l’âge, le sexe, la nationalité ou la religion, toute personne est en mesure d’être « aspirée » dans une consommation excessive des écrans numériques.


Une toxicité immatérielle.


C’est la guerre cognitive, telle que décrite dans l’excellente série télé La guerre des cerveaux, animée par Raes Hammoud et diffusée sur la chaine Savoir.Média.


Avant, on s’attaquait à ce que le monde pensait, dit la bande annonce. Aujourd’hui, on s’attaque à comment le monde pense. On n’a pas les outils technologiques ni les outils sociaux pour contrer ça. Les nouveaux algorithmes veulent votre intérêt et ils l’auront.


L’écran n’est plus notre ami. Nous y sommes scotchés par le scrolling, hypnotisés par la lumière bleue, le rythme et la répétition.


Les algorithmes occupent une place déterminante dans notre façon d’éduquer nos enfants. À l’époque, les clowns Sol et Gobelet créaient, divertissaient, fascinaient, nous faisaient rêver de fantastique à la télé. Aujourd’hui, il faut enseigner à nos enfants à considérer les écrans comme de gros méchants.


Difficile à expliquer à un enfant en bas âge. Le parent doit trouver une diversion, l’intéresser aux sports, à la musique, à sauter dans les bancs de neige.


Cette voie exige une volonté de fer, de la part des parents. Il n’est pas facile de convaincre nos enfants à se différencier des autres. De leur interdire du temps d’écran, pendant que beaucoup d’autres y ont accès.


On joue du coude. Les écrans savent qu’ils excitent les enfants. Exciter et retenir l’attention. Tout pour le modèle d’affaires.


Trop de parents sont souvent eux aussi pris dans cette spirale des « like », de la lumière bleue et ses effets néfastes sur le sommeil, et du « scrolling ».


Les algorithmes puisent des éléments dans une masse de données et génèrent des textes selon des probabilités. Une masse gigantesque, mais limitée.


Ils génèrent en système fermé.


Générer n'est pas communiquer. Dans un système fermé, on ne trouve que du connu, rien de nouveau.


Or, la communication est l'affaire du vivant. Elle s’adresse au sensible. La vie crée l’inattendu.


Générer ferme la voie aux possibles. Communiquer l’ouvre.


Un système fermé, c’est l’univers du film Truman Show. Toute sa vie, Truman Burbank croit que l’univers dans lequel il vit, c’est la vie. Jusqu’au jour où il se rend compte que l’horizon sur la mer est un décor. Toute sa vie a été filmée pour le bénéfice d’une émission de télé réalité, pour laquelle il n’a jamais été consulté.


Un système ouvert, c’est le trou créé dans un décor du studio par la proue de son voilier. 


En passant la tête dans le trou, Truman Burbank découvre un nouveau monde.


L'envers du décor.


Le public retient son souffle.


Truman Burbank choisira-t-il de sauter dans le nouveau monde?


Au coin de la rue, l’aventure.





lundi 8 juin 2026

Ce soir, au Téléjournal

 

La journaliste Azeb-Wolde Giorghis est nommée cheffe d'antenne du Téléjournal 22 h, à Radio-Canada.


Elle succède à la journaliste Céline Galipeau, qui a occupé le poste pendant 16 ans. Avant elle, Bernard Derome, pendant 27 ans.


Azeb-Wolde Giorghis est née en Éthiopie. Elle a quitté son pays, sans savoir qu’elle n’y reviendrait pas, écrit Wiki. Émigrante malgré elle, à 7 ans. Elle a vécu en France, avant d'arriver au Canada.


Céline Galipeau est fille d'immigrante vietnamienne et de père québécois. Elle a grandi au Togo, au Sénégal, au Liban, en Cisjordannie, en Syrie et en Jordanie (merci Wiki).


Elles ont toutes deux vécu l’international avant le journalisme.


Je ne connais pas personnellement Azeb-Wolde Giorghis. Je connais l'immigration. Je vis avec une immigrante de première génération. Nos enfants ont grandi dans deux cultures. Une addition, disait l’anthropologue Serge Bouchard.


À quel moment cesse-t-on d'être immigrant?


Pour certains, dès l’arrivée. Un coup de foudre. Pour d’autres, jamais. Pour mon amie Beatriz, de Colombie, le jour où elle a « catché » l’humour de La petite vie.


Azeb-Wolde Giorghis hérite d’une tradition d’antenne éprouvée à Radio-Canada. Elle vit  les cultures éthiopienne, française, québécoise et canadienne, comme autant de regards sur la nouvelle.


Qu’est-ce que l’international, pour un pigeon voyageur?


Des échanges entre deux icis.


L’ici de l’un est l’international de l’autre.


Ici Télé, Ici Première, Ici Musique, sont des pléonasmes. Puis-je être ailleurs, puisque je suis toujours ici?


Vue de ma perspective, l’Éthiopie est exotique. C’est le lieu d’origine d’Homo Sapiens, dans la Vallée du Rift. Cette faille géologique serpente en gros l’est de l’Afrique, de l’Éthiopie au nord, au Mozambique au sud.


Azeb-Wolde Giorghis est originaire d’une géographie berceau de l’humanité. Cela la rend doublement internationale à mes yeux.


Qui de mieux qu'une immigrante de première génération pour présenter l’ailleurs?


Le 27 mai 1603, le chef Innu Anadabijou, chef des nations autochtones, accueille le Français Samuel de Champlain, lors d’une tabagie, sur la rive ouest du fjord, en face de Tadoussac.


Une fête des rencontres pour sceller une alliance. Le début d’un pays.


En 1975, la journaliste Mohawk Mira Cree devient la première cheffe d’antenne à Radio-Canada. Elle nous accueille chaque soir pour donner des nouvelles du monde.


Mira Cree était notre ainée. Elle est née à Oka-Kanesatake. Son peuple a migré du Nord-Ouest du continent, il y a environ 30 000 ans. À la maison, on parlait Mohawk, français et anglais (Wiki).


Mira Cree incarnait l'élégance, l’originalité et l’engagement.


Plus tard, le journaliste Innu Michel Jean a pris le relais à RDI puis, comme chef d’antenne au réseau TVA.


Le migrant arrive à pied.


L’immigrant arrive par avion ou en bateau.


La journaliste Michèle Viroly est née d'un père français et d’une mère vietnamienne. Elle a été la première femme journaliste au service des nouvelles à Radio-Canada (Wiki).


Azeb-Wolde Giorghis, Céline Galipeau et Michèle Viroly incarnent des ailleurs.


Mira Cree et Michel Jean, le temps.


Le Québec devrait organiser chaque année une rencontre pour sceller une alliance entre les Premières Nations et les nouveaux arrivants. Une idée, comme ça.


Informer, c’est donner forme.


L’information porte l’histoire, la langue et la culture.


Nous vous avons présenté une partie de notre monde, d’où je viens.


Bonsoir. À demain.






mercredi 29 avril 2026

Le vieil homme et la mer

 

En décembre 1951 et janvier 1952, Ernest Hemingway écrit Le vieil homme et la mer. Il est dans son bureau, à sa résidence cubaine de San Francisco de Paula. Le roman est publié en septembre 52.


Hemingway tape son roman sur une machine à écrire Underwood Standard Portable de 1926 (merci Wiki). Une machine âgée de 25 ans.


Nous connaissons tous et toutes le son caractéristique des machines Underwood, Remington ou Olivetti Ivrea. Il accompagne la plupart des scènes de salles de nouvelles au cinéma du XXème siècle.


Le blanc domine. La pièce. Les murs. Les fenêtres. Pour rehausser, un plancher en pierres grises.


Un blanc de couleur calme.


74 ans plus tard, le papier sur lequel je lis le récit ressemble à s’y méprendre à du papier de machine à écrire. Des mots imprimés en noir sur fond blanc.


Le papier est le premier écran de ma vie.


Et le livre, le premier coffret.


L’histoire de l’objet livre a peu à voir avec celle du récit sur papier.


Si ça se trouve, le manuscrit de quelque deux cents pages est terminé fin janvier 51. Il a pris la route vers la maison d’édition puis, chez l’imprimeur. Il a été diffusé, vendu, lu et relu, acclamé, prix Pulitzer, adapté en film, avant d’atterrir sur une tablette du premier étage de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, BAnQ, à Montréal.


La cote h488. Les ouvrages d’Ernest Hemingway.


Si ça se trouve aussi, le manuscrit n’est passé ni près d’un vieil homme, ni d’un espadon, ni de la mer. Ce voyage incombe au récit papier. L’écran.


Le vieil homme et la mer, c’est Santiago, vieil homme pêcheur. Après quatre-vingt-quatre sorties en quatre-vingt-quatre jours sans succès, il repart pêcher vers le large. Pour la quatre-vingt-cinquième fois.


Ça mord. Un espadon de dix-huit pieds et de mille cinq cents livres.


S’engage une bataille de la mer pendant trois jours et deux nuits. Cent pages de récit.


Ernest Hemingway a remporté le Nobel de littérature en 1954, pour la force du récit (merci Wiki). Il m’a tenu assis au bout de mon siège durant cent pages et trois jours.


Après avoir remporté la bataille, Santiago attache l’espadon sur le flanc du bateau. Il doit maintenant lutter contre les attaques de requins qui se disputent la carcasse. Lorsqu’il arrivera au port, il restera de l’espadon la tête, le squelette et la queue.


Je voyage dans l’écran papier, des nuages au fond de la mer. Je suis la vie du pêcheur. Le combat. Les trois jours. Les blessures aux mains. Le sang, les douleurs au corps. La colère. La rage. L’impuissance.


Tout ça sorti d’une Underwood Standard Portable, couché sur papier blanc plat, dans un bureau blanc, la couleur des pages de mon livre. Chez moi. Soixante quatorze ans et des milliers de milles plus loin.


Hemingway écrit à la même distance du papier que moi qui le lis. Je suppose qu’il perd autant le souffle que moi en l’écrivant et qu’il le retient lui aussi en tournant la page.


J’ai eu la même pensée, dans un musée, à Ottawa, devant une toile de Rembrandt. Je me tenais à la même distance de la toile que lui, donnant ses coups de pinceau, quatre cents ans plus tôt.


Nous sommes toujours à deux bras de distance d’un auteur.


Le sien et le nôtre.