dimanche 19 juillet 2026

Terre des hommes

 

Je lis Terre des hommes, d'Antoine de St-Exupéry.


Une histoire de l’Aéropostale, publiée en 1939. D’anciens pilotes de la Deuxième guerre vont livrer du courrier, de Toulouse, en France, à Dakar, au Sénégal, et à Santiago, au Chili. Chacun est accompagné d’un mécano.


Une promenade de quinze mille kilomètres, à bord d’avions Latécoère.


L’édition 2025 du livre contient des illustrations de Riad Mattouf, un bédéiste follement inspiré par l'œuvre de St-Exupéry. Ce monsieur dessine à la hauteur d’un imaginaire de 8 ans.


Le résultat en vaut la peine.


L'histoire de l'Aéropostale a été le premier récit fantastique de ma vie.


8 ans en 1963. Quatre pieds deux pouces.


Dans Les Belles histoires de l'oncle Paul, une bande dessinée dans le journal Spirou. Il faisait un peu mononcle, l’oncle Paul, avec sa pipe. Papa fumait la pipe et il n’avait pas l’air mononcle.


Didier Daurat, le patron. Les pilotes, dont Jean Mermoz, Henri Guillaumet, Antoine de St-Exupéry. Leurs mécanos, dont André Prévot. Les Latécoère.


Des noms inconnus, immortalisés sur l’écran pariétal dans ma petite tête.


À 8 ans, quinze mille kilomètres, ça ne me dit rien. Je roule en milles. Et puis, je ne sais pas que les chiffres voyagent au-delà de l’horizon.


L’imaginaire montre des images, pas des distances. Il est le terreau de l’émerveillement.


L’Aéropostale, mon Lascaux portable.


Et les avions vont survoler le Sahara. Quoi de plus mythique qu’un désert, pour un garçon de 8 ans, qui passe ses hivers sur des bancs de neige blancs et des bancs d’école gris?


Le désert est témoin des pannes de moteur, des prouesses de pilotes, du génie des mécanos, des attaques de Maures, des peut-être massacres.


L’émerveillement souffle en vents continus. Je saute de mon fauteuil à mon siège d’avion, assis derrière Jean Mermoz. La tête à l’air libre, entre ciel et désert. Le vent ne soufflera jamais assez fort.


Il y a un khamsin dans ma tête. Une tempête de sable, typique du désert. C’est Tintin au pays de l’Or noir, pages 30 à 33. En personne, tout une expérience de vie.


Ces premières images du fantastique ne m’ont jamais quitté. Elles sont revenues, il y a deux semaines.


Terre des hommes.


Jusqu’ici, l’image de St-Exupéry qui m’était restée à l’esprit est celle du mouton, dans Le Petit Prince. Quelque part dans le désert, à mille milles de toute terre habitée, dit la voix du comédien français Gérard Philipe.


Dessine-moi un mouton, dit le Petit prince.


St-Exupéry est pressé de réparer le moteur de son avion. Ça, c’est la caisse. Le mouton que tu veux est dedans.


C’est tout à fait comme je le voulais, dit le Petit prince.


À part le mouton, cette histoire n’a pas beaucoup capté mon imaginaire, dans le sens de voyage.


Tout se passe en un endroit, un carré de sable, au Sahara.


Sahara. Un mot comme un souffle.


Le Petit Prince est un huis clos, avec une ouverture dans le plafond.


Je préfère l’Aéropostale, parce qu’un garçon de 8 ans, ça capote sur des moteurs, des déserts, des Maures, des pannes, de l’urgence, des montagnes et de la neige.


Lorsqu’il publie Terre des hommes, Antoine de St-Exupéry a 39 ans.


8 ans en 1939.


Le pilote décrit en détail les images de mon enfance. Ce que j’ai fait, je te le jure, aucun animal ne l’aurait fait, dit le pilote Henri Guillaumet, après avoir marché cinq jours et quatre nuits dans l’hiver des Andes, à quarante degrés de froid.


Qui pense que l'argent fait le bonheur n'a rien connu.


L’émerveillement est le sentiment amoureux de l'enfance. Il est universel. Il ne connaît pas le temps. Vous le retrouvez dans toutes les réalisations humaines. La pyramide de Khéops, à Gizeh, en Égypte, c’est plus que vous ne pouvez l’imaginer. La photo seule pèse cinq livres.


L’image des Maures ne rassure pas. C’est l’étranger. St-Exupéry s’assoit avec eux. Cela génère de nouveaux contrastes.


Un homme du désert, volant au-dessus d’une canopée.


Un homme de sable, devant une fontaine, en Savoie.


Un homme de lettres, devant ses frères.


Tout le récit est imprégné du mot "apprivoiser" sans jamais l’écrire. Comme un prélude à une rencontre avec un petit prince, quatre ans plus tard.


Apprivoiser la peur, le désert, les montagnes. Des rencontres entre des hommes de l'air et ceux du désert. Ainsi, Bark, l'esclave. Après une semaine de négociations pour son rachat par l'aviateur, l'esclave Bark redevient l'homme libre Mohammed ben Lhaoussin.


Telle est la morale que Mermoz et d'autres nous ont enseignée, écrit St-Exupéry. La grandeur d'un métier est, peut-être, avant tout, d'unir des hommes: il n'est de luxe véritable, et c'est celui des relations humaines.


Devant la noblesse, les hommes ne sont que passagers.


L’Aéropostale, c’est l’entreprise.


Terre des hommes, l’humanité.


C'est dans le jeu et non dans le parc, qu'il faudrait entrer, écrit St-Exupéry.


Les enfants savent cela.






mardi 7 juillet 2026

Hymn to Freedom

 

Écrire une phrase sans la voir terminée.


C’est ma définition de la vieillesse.


J’ai commencé à devenir vieux au moment où je me suis senti tassé.


Que je m’éloignais du groupe.


Légèrement décalé. Trop vieux.


L’étudiant ne m’a pas envoyé de pincement. C’est moi qui l’ai reçu.


Depuis quelques années, je réfléchis au curieux phénomène de vieillir. Plus jeune, je me disais il y a des jeunes, il y a des vieux.


Plus vieux, je me dis à tout âge, il y a des vieux, il y a des jeunes.


Un vieux n’est pas vieillir. Il est déjà vieilli. Vieillir est un processus immatériel actif. Le vieillissement est le résultat passif.


À la longue, le décalage prend la forme d’une bulle.


Des petits pincements s’additionnent. Dans la tête et dans le corps. Moins de résistance. De la procrastination. Un doute. Coudonc, il se passe quelque chose. Des amis racontent leurs bobos, comme une recherche de solidarité.


Il n’y a pas de solution. Nous vieillissons et nous allons par là.


Je sens un pincement ici, docteur.


Les vieux se tournent souvent vers leur passé. Ils recherchent un confort connu d’eux seuls. C’est ce qui leur donne un air pensif. Le vieux a souvent l’air absent, ce qui ne rajeunit personne.


Le vieux n’est pas perdu. Il retrouve quelque chose. Un espace où il se sent bien. S’il garde le silence, c’est pour savourer le moment secret.


Sans nous consulter, mon ami Gilles Trudeau et moi avons débuté un même exercice. Écrire sur une partie de notre enfance.


Gilles est pour moi une référence en matière de rédaction.


Dans son récit, Gilles a 13 ans. Moi, 8. Son action se passe en 1959. La mienne, en 1963. Lorsque nous comparons notre nouvelle expérience de nouvel écrivain, j’ai devant moi un gamin.


Le rappel du passé fait toujours partie du présent.


L’enfance est un outil d’auto séduction du vieux.


En juillet 2004, les pianistes montréalais Oscar Peterson, 79 ans, et Oliver Jones, 70 ans, donnent pour la première fois un concert public ensemble. Pour clore la 25ème édition du Festival international de Jazz de Montréal.


Au programme, Hymn to Freedom, une composition d’Oscar Peterson de 1962, en hommage au pasteur afro-américain Martin Luther King.


Gilles a 16 ans et moi, 9. Ça n’a pas rapport.


Cet hymne est devenu celui du Mouvement américain des droits civiques (Wiki). La rencontre des deux pianistes amis allait clore en crescendo une grande collaboration artistique, ainsi qu’une page du jazz montréalais et du jazz tout court.


Durant la prestation, Oliver Jones lance des regards amusés à son ami. Les yeux d’Oscar Peterson s’absentent. Il revoit peut-être sa soeur Daisy, donner les premiers cours de piano à son copain Oliver, 8 ans.


Il vit un grand moment de jeunesse, un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaitre.


La beauté de l’âge, c’est de nous permettre ces cadeaux.


Après les dernières notes, Oliver Jones se lève. Il rejoint son aîné. Ils se serrent dans les bras.


Ils terminent la rédaction d’une phrase, commencée lors de leur première rencontre, en 1939.


Oliver, 5 ans. Oscar, 14.


Tous les vieux n’ont pas cette chance.


Le regard absent est un voile.


Le vieux tourne la lumière vers l’intérieur.


Là où le temps n'a pas d’âge.





dimanche 21 juin 2026

Une belle époque

 

J’ai vu mon premier tracteur Massey Ferguson en 1960.


Un Massey 35 rouge. J’avais 5 ans. Il arrivait à peine sur le marché.


Nous étions dans un champ, à La Conception, au nord de St-Jovite. Mon père m’avait emmené « aider » monsieur Perreault à faire les foins. Je n’arrivais pas à lever une fourche. Encore moins à déposer du foin sur la charrette. Mon aide s’est limitée à ma bonne volonté.


Monsieur Perreault était probablement fier de son Massey Ferguson TO35, 3 cylindres, diesel. Ce tracteur remplaçait les boeufs et les chevaux, autrefois responsables des labours.


La force de travail carburait maintenant au pétrole.


La technologie apportait un avantage, un confort au labeur des fermiers. Tout comme le lave-linge avec essoreuse, aux ménagères. Il fallait maintenant un avant-midi pour laver le linge et un après-midi pour le sécher.


On peut penser après coup que ces technologies faisaient partie d’une campagne de mécanisation, visant à investir des marchés de plus en plus vastes. À développer le capitalisme et les industries.


Une étape de la révolution industrielle.


Je ne crois pas que monsieur Perreault pensait à tout cela, lors de l’achat de son Massey 35. Il devait probablement se dire que son tracteur enverrait son boeuf à la casserole, tout en confirmant son statut de fermier moderne.


La révolution industrielle fabriquait aussi des poêles.


J’imagine des fermiers, excités à l’idée de posséder eux aussi cette nouvelle technologie. La compétition est un moteur de la consommation.


Ainsi, l’automobile, les tourne-disques, la vitesse, la télévision, les voyages, les Beatles. La technologie, complice du modernisme. Une belle époque.


Je réfléchis depuis un bon moment aux algorithmes. Le mot vient du mathématicien persan Al-Khwârizmi, inventeur de l’algèbre et des algorithmes, au IXème siècle (merci Wiki).


Ma réflexion porte sur des années que j’ai connues. Un tracteur neuf vient avec un mode d’emploi, un algorithme en papier.


Voici l’algorithme Démarrage par température, au-dessus de 50 degrés Farenheitdu Massey Ferguson 35 diesel, de la Cie Massey-Harris-Ferguson.


S’assurer que le levier de décompression est à la position haute donnant pleine compression sur les quatre cylindres.

Repousser la tirette d’arrêt de la pompe.

Placer la commande à main d’accélération à la moitié de sa course.

Appuyer sur le bouton de surcharge.

Actionner le démarreur.


Une recette. Un manuel d’instructions. Des procédures. Un protocole. Un audio-guide. Un GPS. Sur support papier, l'algorithme est un ami. Il indique la marche à suivre pour que le lecteur fasse son chemin. Il démontre la convivialité de la mécanique et bâtit un lien de confiance avec la marque.


Le Guide d’instructions du Massey 35 présente d’autres algorithmes, dont Avis très important (avant de démarrage), Commande et appareils de contrôle et Mise en route.


Je cherche à comprendre les tenants et aboutissants des algorithmes, du point de vue de la communication.


L’algorithme, c’est la marche à suivre pour transformer quelques éléments en une sauce à spaghettis de ma mère.


Ingrédients:

2 cuillers à soupe d’huile d’olives

1 oignon coupé en dés

1 gousse d’ail hachée finement

1 livre de boeuf haché mi-maigre

1 boite de pâte de tomates

1 boite de tomates en dés

1 boite de tomates broyées

2 feuilles de laurier


Voici l’algorithme bolognese de ma mère:

Faites chauffer l’huile d’olive dans une casserole

Faites revenir l’oignon et l’ail

Faire revenir la viande

Ajoutez la pâte de tomates et les tomates, en dés et broyées

Ajoutez les feuilles de laurier

Mélangez le tout

Faites mijoter à feu doux pendant 1 heure.


Les ingrédients fournissent les mots. L’algorithme indique la route à suivre.


Les recettes et livres de recettes occupent la même fonction que le guide d'instructions. Chaque recette guide la cuisinière et crée un lien de confiance. En 1963, L'Encyclopédie de la Cuisine Canadienne faisait de la cuisinière Jehane Benoit la référence en la matière. L'édition "Deluxe" de maman a été publiée le 16 septembre 1963 et compte 1152 pages. Le million et demi d'exemplaires de ce livre a contribué à édifier un modèle de la cuisine québécoise.


Un million et demi d’exemplaires de plus de mille pages chacun, ça donne plus d’un milliard cinq cents millions de pages d’algorithmes culturels. En français, au Québec.


Je vais me garder une petite gêne et ne pas reproduire l’algorithme des Dix commandements de Dieu, édictés dans le Petit catéchisme de mon cours primaire, de 1960 à 1966.


Depuis le mathématicien Al-Khwârizmi, l’algorithme s’est affiché sur du papier. À partir des années 80, avec l’ordinateur personnel et l’internet, il vise progressivement des cibles individuelles dans un réseau mondial.


L’algorithme sort du livre de recettes papier, pour dominer l’industrie numérique. Des entreprises investissent des milliards de dollars en recherche et en programmation pour rejoindre les marchés de la planète, à la vitesse de la lumière.


L’algorithme est devenu l’outil de conquête, de persuasion, de domination et de sabotage des esprits. À commencer par le scandale Cambridge Analytica, accusée en 2018 d’avoir organisé l'« aspiration » des données personnelles de 87 millions d'utilisateurs de Facebook, dans le but de cibler des messages favorables au Brexit, au Royaume-Uni et à l’élection de Donald Trump aux États-Unis en 2016 (Wiki).


Dans un univers numérique, la recette de ma mère peut être adaptée et distribuée à une foule de publics différents, selon les croyances religieuses, les budgets, les habitudes alimentaires, végétariens, végétaliens, diabétiques, et ainsi de suite.


Si vous ajoutez des millions en budgets, une armée d’ordinateurs, de stratèges en communication et des programmeurs, vous obtiendrez une militarisation des écrans. Des algorithmes feront des ravages dans les habitudes de consommation, la manipulation de masses et la vente de boeuf haché.


Aujourd’hui, l’algorithme numérique industriel est un ennemi de tous les utilisateurs d’appareils numériques. Peu importe l’âge, le sexe, la nationalité ou la religion, toute personne est en mesure d’être « aspirée » dans une consommation excessive des écrans numériques.


Une toxicité immatérielle.


C’est la guerre cognitive, telle que décrite dans l’excellente série télé La guerre des cerveaux, animée par Raes Hammoud et diffusée sur la chaine Savoir.Média.


Avant, on s’attaquait à ce que le monde pensait, dit la bande annonce. Aujourd’hui, on s’attaque à comment le monde pense. On n’a pas les outils technologiques ni les outils sociaux pour contrer ça. Les nouveaux algorithmes veulent votre intérêt et ils l’auront.


L’écran n’est plus notre ami. Nous y sommes scotchés par le scrolling, hypnotisés par la lumière bleue, le rythme et la répétition.


Les algorithmes occupent une place déterminante dans notre façon d’éduquer nos enfants. À l’époque, les clowns Sol et Gobelet créaient, divertissaient, fascinaient, nous faisaient rêver de fantastique à la télé. Aujourd’hui, il faut enseigner à nos enfants à considérer les écrans comme de gros méchants.


Difficile à expliquer à un enfant en bas âge. Le parent doit trouver une diversion, l’intéresser aux sports, à la musique, à sauter dans les bancs de neige.


Cette voie exige une volonté de fer, de la part des parents. Il n’est pas facile de convaincre nos enfants à se différencier des autres. De leur interdire du temps d’écran, pendant que beaucoup d’autres y ont accès.


On joue du coude. Les écrans savent qu’ils excitent les enfants. Exciter et retenir l’attention. Tout pour le modèle d’affaires.


Trop de parents sont souvent eux aussi pris dans cette spirale des « like », de la lumière bleue et ses effets néfastes sur le sommeil, et du « scrolling ».


Depuis Al-Khwârizmi, l’algorithme n’a pas changé. Il emmène toujours son lecteur par la main.


Son support a changé. Il est passé du papier inoffensif au numérique agressif. Caractères noirs sur fond blanc.


Un algorithme papier n’influence pas beaucoup au-delà de la table où il est posé.


Un algorithme numérique a pour mission de capter l’attention de l’utilisateur, de la garder et de lui donner l’envie de revenir demain. Un « scrolling » horizontal.


L’ennemi, c’est le numérique. Celui-ci couvre un vaste territoire et capte l’attention, un à un, une à une, grâce à des messages adaptés.


Les algorithmes puisent des éléments dans une masse de données et génèrent des textes selon des probabilités. Une masse gigantesque, mais limitée.


Ils génèrent en système fermé.


Générer n'est pas communiquer. Dans un système fermé, on ne trouve que du connu, rien de nouveau.


Or, la communication est l'affaire du vivant. Elle s’adresse au sensible. La vie crée l’inattendu.


Générer ferme la voie aux possibles. Communiquer l’ouvre.


Un système fermé, c’est l’univers du film Truman Show. Toute sa vie, Truman Burbank croit que l’univers dans lequel il vit, c’est la vie. Jusqu’au jour où il se rend compte que l’horizon sur la mer est un décor. Toute sa vie a été filmée pour le bénéfice d’une émission de télé réalité, pour laquelle il n’a jamais été consulté.


Un système ouvert, c’est le trou créé dans un décor du studio par la proue de son voilier. 


En passant la tête dans le trou, Truman Burbank découvre un nouveau monde.


L'envers du décor.


Le public retient son souffle.


Truman Burbank choisira-t-il de sauter dans le nouveau monde?


Au coin de la rue, l’aventure.