mercredi 29 avril 2026

Le vieil homme et la mer

 

En décembre 1951 et janvier 1952, Ernest Hemingway écrit Le vieil homme et la mer. Il est dans son bureau, à sa résidence cubaine de San Francisco de Paula. Le roman est publié en septembre 52.


Hemingway tape son roman sur une machine à écrire Underwood Standard Portable de 1926 (merci Wiki). Une machine âgée de 25 ans.


Nous connaissons tous et toutes le son caractéristique des machines Underwood, Remington ou Olivetti Ivrea. Il accompagne la plupart des scènes de salles de nouvelles au cinéma du XXème siècle.


Le blanc domine. La pièce. Les murs. Les fenêtres. Pour rehausser, un plancher en pierres grises.


Un blanc de couleur calme.


74 ans plus tard, le papier sur lequel je lis le récit ressemble à s’y méprendre à du papier de machine à écrire. Des mots imprimés en noir sur fond blanc.


Le papier est le premier écran de ma vie.


Et le livre, le premier coffret.


L’histoire de l’objet livre a peu à voir avec celle du récit sur papier.


Si ça se trouve, le manuscrit de quelque deux cents pages est terminé fin janvier 51. Il a pris la route vers la maison d’édition puis, chez l’imprimeur. Il a été diffusé, vendu, lu et relu, acclamé, prix Pulitzer, adapté en film, avant d’atterrir sur une tablette du premier étage de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, BAnQ, à Montréal.


La cote h488. Les ouvrages d’Ernest Hemingway.


Si ça se trouve aussi, le manuscrit n’est passé ni près d’un vieil homme, ni d’un espadon, ni de la mer. Ce voyage incombe au récit papier. L’écran.


Le vieil homme et la mer, c’est Santiago, vieil homme pêcheur. Après quatre-vingt-quatre sorties en quatre-vingt-quatre jours sans succès, il repart pêcher vers le large. Pour la quatre-vingt-cinquième fois.


Ça mord. Un espadon de dix-huit pieds et de mille cinq cents livres.


S’engage une bataille de la mer pendant trois jours et deux nuits. Cent pages de récit.


Ernest Hemingway a remporté le Nobel de littérature en 1954, pour la force du récit (merci Wiki). Il m’a tenu assis au bout de mon siège durant cent pages et trois jours.


Après avoir remporté la bataille, Santiago attache l’espadon sur le flanc du bateau. Il doit maintenant lutter contre les attaques de requins qui se disputent la carcasse. Lorsqu’il arrivera au port, il restera de l’espadon la tête, le squelette et la queue.


Je voyage dans l’écran papier, des nuages au fond de la mer. Je suis la vie du pêcheur. Le combat. Les trois jours. Les blessures aux mains. Le sang, les douleurs au corps. La colère. La rage. L’impuissance.


Tout ça sorti d’une Underwood Standard Portable, couché sur papier blanc plat, dans un bureau blanc, la couleur des pages de mon livre. Chez moi. Soixante quatorze ans et des milliers de milles plus loin.


Hemingway écrit à la même distance du papier que moi qui le lis. Je suppose qu’il perd autant le souffle que moi en l’écrivant et qu’il le retient lui aussi en tournant la page.


J’ai eu la même pensée, dans un musée, à Ottawa, devant une toile de Rembrandt. Je me tenais à la même distance de la toile que lui, donnant ses coups de pinceau, quatre cents ans plus tôt.


Nous sommes toujours à deux bras de distance d’un auteur.


Le sien et le nôtre.






mardi 28 avril 2026

E=mc2


E=mc2 est la formule mathématique la plus célèbre de tous les temps.

La terre entière la connaît depuis plus de cent ans.


Sujet, verbe, complément. Une phrase explosive.


La formule a été proposée en 1905 par Albert Einstein, le plus célèbre physicien de tous les temps. Elle montre comment la masse peut être convertie en une immense quantité d’énergie.


L’énergie égale la masse, multipliée par la vitesse de la lumière au carré.


La vitesse de la lumière est de 300 000 kilomètres à la seconde. C’est un peu moins vite que ça, mais comme c’est déjà assez compliqué, mieux vaut arrondir.


Le carré de 300 000 est 90 000 000 000.


Le cerveau humain est incapable d’imaginer 90 000 000 000 de quoi que ce soit.


N’importe quel nombre multiplié par 90 000 000 000 explose.


La bombe atomique. L’horreur absolue réduite à sa plus simple expression.


J’ai lu tout ça dans Einstein, la biographie, l’excellente bio du physicien allemand Albert Einstein, écrite par Walter Isaacson et publiée chez Flammarion, en 2026. C’est tout chaud.


Pour expliquer Einstein, Walter Isaacson a d’abord compris Einstein. 


Impressionnant. Même bien expliqués, plusieurs bouts m’échappent.


Mais j’ai saisi l’essentiel.


Je pensais depuis longtemps que seul un artiste pouvait sortir de son cerveau la théorie de la relativité, restreinte ou générale. Même à 26 ans.


Walter Isaacson confirme. À 16 ans, Einstein s’est demandé à quoi ressemblerait de se déplacer aux côtés de la lumière. La suite fait partie de l’Histoire.


À 16 ans, je pensais à autre chose.


À 26 ans, il avait trouvé.


Einstein trouvait son inspiration en jouant du violon. Il jouait Bach et Beethoven.


Mozart, c’est l’univers.


La théorie de la relativité ne peut sortir d’un laboratoire. Trop pâle, trop froid, trop carré.


Elle ne peut non plus sortir de l’IA générative. Trop bête.


Einstein pensait avec des mots, des couleurs et de la musique. L’IA générative ne pense qu’avec des chiffres.


Un système ouvert contre un système fermé. Le second répète les découvertes du premier.


Le génie d’Einstein est issu des courbes de l’imaginaire baignées de musique.


Vouloir faire le drôle, je dirais avoir fait ma découverte de son intuition, cinq ans plus jeune que lui, à 21 ans.


J’ai croisé E=mc2 assez souvent depuis cinquante ans. J’ai compris la formule le jour où je l’ai lue avec attention, il y a un mois.


Pour découvrir, il faut chercher. C’est le premier enseignement.


J’avais une bombe sous les yeux sans jamais l’avoir vue. Comme je pensais ne pas la comprendre, je ne la lisais pas.


E=mc2 est de la BD.


La formule démarre dans le calme (E). Dès qu’elle traverse la clôture (=), elle apocalypse (mc2). Autant d’énergie que de lumière.


Les découvertes d’Einstein tirent leur source de la curiosité, l’imagination, la passion, le travail et le temps.


Les textes contiennent souvent des découvertes insoupçonnées.


E=mc2 raconte une histoire.


Celle d’un artiste.


Énergie égale Mozart, multiplié par la vitesse de la lumière au carré.






dimanche 26 avril 2026

Paris est une fête

 

Je suis en train de lire Paris est une fête, d’Ernest Hemingway. Je lis ce monsieur pour la première fois.


Il écrit des images du Paris des années 20. Des artistes désoeuvrés, en début de carrière. Tout le monde tire le diable par la queue. Une époque où on pouvait accrocher un Picasso au mur et garder les fenêtres ouvertes.


J’apprenais beaucoup de choses en contemplant les Cézanne mais je ne savais pas m’exprimer assez bien pour l’expliquer à quelqu’un, écrit Hemingway, à la page 52.


Le lendemain, je suis allé chercher deux ouvrages sur Cézanne, à la BAnQ. Je voulais voir ce qu’avait ressenti Hemingway.


Les années 20 à Paris. Une toile, du papier, de la chair, des crayons et des bouteilles.


C’est Charles Aznavour, le galbe d’une hanche et nous étions heureux.


Enrichis ta tête, les poches suivront.


Ces gens partagent la vedette dans Midnight in Paris, du cinéaste américain Woody Allen.


J’écoute Une nuit à Paris, du groupe britannique 10cc. Une bande son en toile de fond.


10cc, c’est les Beatles des années 70.


Paris est une fête est un roman documentaire à dimensions multiples. Un guide d’anthropologie touristique et il est minuit à Paris.


Documentaire, comme le dialogue de la première rencontre entre Hemingway et Scott Fitzgerald. J’ai envie de donner des baffes à l’imbuvable Fitzgerald.


Le dialogue est l’art de la conversation.


Hemingway loge au 75, rue du Cardinal Lemoine, en compagnie de sa première femme, Elizabeth Hadley Richardson. L’adresse s’appelle maintenant La Maison Hemingway.


Hemingway adopte la librairie du 27, rue de Fleurus. La libraire Gertrude Stein lui propose un abonnement gratuit, en attendant l’argent. Hemingway retient de cette poétesse américaine sa générosité et son caractère carré.


Le drapeau est un lien immatériel.


Chaque fois qu’un nom ou une adresse nouvelle parait dans le texte, je pars à la chasse. Qui partage la table d’Hemingway. Qui passe dans la rue, qui meuble la conversation.


L’écrivain suisse et français, Blaise Cendrars et son faciès de boxeur.


L’écrivain et historien anglo-français Hilaire Belloc.


Gertrude Stein. Elle a baptisé ces artistes La génération perdue.


Picasso admire Cézanne. Hemingway apprend l’écriture avec Cézanne. Fitzgerald lance la carrière d’Hemingway.


Beaucoup de gens auraient payé cher pour être perdus dans Paris et les années 20.


J’appris à comprendre bien mieux Cézanne et à saisir vraiment comment il peignait ses paysages, quand j’étais affamé, écrit Hemingway, à la page 108.


Le romancier Ford Madox Ford a l’air aussi irrespirable en photo que dans sa conversation avec Hemingway.


J’aurais bien pris une bière ou quatre avec le romancier américain Ezra Pound.


Je me sens chez moi dans l’écriture d’Hemingway et je m’entends bien avec les sales caractères.


Hemingway a écrit Paris est une fête, entre 1957 et 1959, trois ans après avoir obtenu le prix Nobel de littérature. Le roman sera publié en 1964, trois ans après sa mort.


Bref, le livre des débuts publié après la fin.


Je n’ai jamais rencontré un livre comme j’ai lu celui-là.


Une classe de maître. Pour les descriptions, les dialogues et les toilettes turques.


J’ai l’impression d’être un fil coulant dans un savant tricot.






mardi 10 mars 2026

Mille après mille

 

Je viens de relire Du diesel dans les veines, la saga des camionneurs du nord, de Serge Bouchard.


Dans les années 80, cet ouvrage constituait le coeur de la thèse de doctorat de Serge Bouchard, à l’Université McGill. Il portait le titre Nous autres les gars de truck: Essai sur la culture et l'idéologie des camionneurs de longue-distance dans le nord-ouest québécois.


La thèse a suivi un parcours digne de camionneurs.


Elle a été stationnée sur une tablette pendant quarante ans. Ses seuls lecteurs ont probablement été des curieux ou autre doctorants en devenir.


Elle a été publiée sous forme de récit en 2021, aux éditions Lux, avec l’aide du sociologue et éditeur Mark Fortier.


Le livre parle de la force. Manitou, chez les Innus. Machine, pour les camionneurs, routiers ou truckers.


Pendant quarante ans, j’ai vu la saga des camionneurs du nord passer le long de notre terrain, sur la 117, à La Conception, dans les Hautes-Laurentides. Toute la Baie James est passée à notre porte.


Ils arrêtaient souvent au garage Legault Vulcanisation, au coeur du village. Ce garage était spécialisé dans le rechapage des pneus. Des pneus énormes de tracteurs et de camions énormes. Des pneus parfois essoufflés, jamais plates.


De novembre 1975 à octobre 1976, Serge Bouchard a donc souvent longé notre terrain, direction Baie James ou Montréal. À cette époque, j’ai 20 et 21 ans. Je suis peintre sur notre ferme. Je peins des granges au pinceau, des bâtiments et des maisons au rouleau.


Je regarde les olympiques d’été à la télé, un rouleau à la main. Des camions transportent de la machinerie, des pelles mécaniques, des tracteurs, des camions Euclid. Tellement gros, les Euclid, les roues voyageaient sur un truck séparé. Des voyages de superlatifs.


Serge Bouchard arrêtait au restaurant Chez Lise, à St-Jovite, rebaptisé plus tard Le Toit bleu. Lire sur un endroit que tu connais bien fait toujours son effet. Surtout lorsqu’il rappelle ton enfance.


Un jour, je suis assis sur le bord du Canal de Suez, à Ismaïlia, en Égypte. Je lis Aden Arabie, de Paul Nizan. Un bateau du récit passe dans le Canal de Suez. Je sens le souffle des hélices. C’est comme lire un vertige.


Serge Bouchard parle aussi de LA côte à St-Faustin. Du Golf Les ruisseaux, cette côte monte et monte jusqu’au restaurant Le P’tit stop, réputé pour ses hamburgers et ses frites.


Direction nord, LA côte descend et descend dans une pente vertigineuse, même en auto.


Du diesel dans les veines fait visiter le camionneur et son camion de l’intérieur. L’âme, la mécanique, les routes et les destins.


En roulant, le camionneur fait défiler le décor de son film.


Lors de la première lecture, j’ai effleuré la surface des mots. Comme s’ils devaient percoler avant de goûter.


La deuxième lecture m’a fait monter dans la cabine du truck.


Relire, c’est s’approcher du volant.


Le camionneur poursuit l'éloignement, souffle les hivers, calme les angoisses, rassemble les solitudes. Ça laisse de la place pour chanter.


Mille après mille, je suis triste, chante Willie Lamothe, le roi du country. Il faut entendre l’accompagnement du guitariste Bobby Hachey et de sa Fender Telecaster, couleur crème. Mille après mille, je m’ennuie, soupirent les mots de Gerry Joly.


Plus loin, Deux heures du matin, tout le monde dort aux Escoumins, y’a pu personne s’a grand route à part moé. Chantée par Pierre Bertrand, Rouler la nuit est ma chanson préférée de Beau Dommage. Le batteur évoque les lignes de la route, en tapant son bâton de bois sur le rebord de métal de sa batterie.


Un métronome. Un cowboy solitaire.


Un long récit. 827 mille après mille, 1324 kilomètres, de chez moi à Radisson.


Lorsque je termine un livre, je retire le signet. Le livre devient inanimé.


Pour un livre de Serge Bouchard, je le déplace au début.


Il prend place à l’avant du véhicule.


Prêt pour le prochain voyage.