Je viens de relire Du diesel dans les veines, la saga des camionneurs du nord, de Serge Bouchard.
Dans les années 80, cet ouvrage constituait le coeur de la thèse de doctorat de Serge Bouchard, à l’Université McGill. Il portait le titre Nous autres les gars de truck: Essai sur la culture et l'idéologie des camionneurs de longue-distance dans le nord-ouest québécois.
La thèse a suivi un parcours digne de camionneurs.
Elle a été stationnée sur une tablette pendant quarante ans. Ses seuls lecteurs ont probablement été des curieux ou autre doctorants en devenir.
Elle a été publiée sous forme de récit en 2021, aux éditions Lux, avec l’aide du sociologue et éditeur Mark Fortier.
Le livre parle de la force. Manitou, chez les Innus. Machine, pour les camionneurs, routiers ou truckers.
Pendant quarante ans, j’ai vu la saga des camionneurs du nord passer le long de notre terrain, sur la 117, à La Conception, dans les Hautes-Laurentides. Toute la Baie James est passée à notre porte.
Ils arrêtaient souvent au garage Legault Vulcanisation, au coeur du village. Ce garage était spécialisé dans le rechapage des pneus. Des pneus énormes de tracteurs et de camions énormes. Des pneus parfois essoufflés, jamais plates.
De novembre 1975 à octobre 1976, Serge Bouchard a donc souvent longé notre terrain, direction Baie James ou Montréal. À cette époque, j’ai 20 et 21 ans. Je suis peintre sur notre ferme. Je peins des granges au pinceau, des bâtiments et des maisons au rouleau.
Je regarde les olympiques d’été à la télé, un rouleau à la main. Des camions transportent de la machinerie, des pelles mécaniques, des tracteurs, des camions Euclid. Tellement gros, les Euclid, les roues voyageaient sur un truck séparé. Des voyages de superlatifs.
Serge Bouchard arrêtait au restaurant Chez Lise, à St-Jovite, rebaptisé plus tard Le Toit bleu. Lire sur un endroit que tu connais bien fait toujours son effet. Surtout lorsqu’il rappelle ton enfance.
Un jour, je suis assis sur le bord du Canal de Suez, à Ismaïlia, en Égypte. Je lis Aden Arabie, de Paul Nizan. Un bateau du récit passe dans le Canal de Suez. Je sens le souffle des hélices. C’est comme lire un vertige.
Serge Bouchard parle aussi de LA côte à St-Faustin. Du Golf Les ruisseaux, cette côte monte et monte jusqu’au restaurant Le P’tit stop, réputé pour ses hamburgers et ses frites.
Direction nord, LA côte descend et descend dans une pente vertigineuse, même en auto.
Du diesel dans les veines fait visiter le camionneur et son camion de l’intérieur. L’âme, la mécanique, les routes et les destins.
En roulant, le camionneur fait défiler le décor de son film.
Lors de la première lecture, j’ai effleuré la surface des mots. Comme s’ils devaient percoler avant de goûter.
La deuxième lecture m’a fait monter dans la cabine du truck.
Relire, c’est s’approcher du volant.
Le camionneur poursuit l'éloignement, souffle les hivers, calme les angoisses, rassemble les solitudes. Ça laisse de la place pour chanter.
Mille après mille, je suis triste, chante Willie Lamothe, le roi du country. Il faut entendre l’accompagnement du guitariste Bobby Hachey et de sa Fender Telecaster, couleur crème. Mille après mille, je m’ennuie, soupirent les mots de Gerry Joly.
Plus loin, Deux heures du matin, tout le monde dort aux Escoumins, y’a pu personne s’a grand route à part moé. Chantée par Pierre Bertrand, Rouler la nuit est ma chanson préférée de Beau Dommage. Le batteur évoque les lignes de la route, en tapant son bâton de bois sur le rebord de métal de sa batterie.
Un métronome. Un cowboy solitaire.
Un long récit. 827 mille après mille, 1324 kilomètres, de chez moi à Radisson.
Lorsque je termine un livre, je retire le signet. Le livre devient inanimé.
Pour un livre de Serge Bouchard, je le déplace au début.
Il prend place à l’avant du véhicule.
Prêt pour le prochain voyage.