mardi 10 mars 2026

Mille après mille

 

Je viens de relire Du diesel dans les veines, la saga des camionneurs du nord, de Serge Bouchard.


Dans les années 80, cet ouvrage constituait le coeur de la thèse de doctorat de Serge Bouchard, à l’Université McGill. Il portait le titre Nous autres les gars de truck: Essai sur la culture et l'idéologie des camionneurs de longue-distance dans le nord-ouest québécois.


La thèse a suivi un parcours digne de camionneurs.


Elle a été stationnée sur une tablette pendant quarante ans. Ses seuls lecteurs ont probablement été des curieux ou autre doctorants en devenir.


Elle a été publiée sous forme de récit en 2021, aux éditions Lux, avec l’aide du sociologue et éditeur Mark Fortier.


Le livre parle de la force. Manitou, chez les Innus. Machine, pour les camionneurs, routiers ou truckers.


Pendant quarante ans, j’ai vu la saga des camionneurs du nord passer le long de notre terrain, sur la 117, à La Conception, dans les Hautes-Laurentides. Toute la Baie James est passée à notre porte.


Ils arrêtaient souvent au garage Legault Vulcanisation, au coeur du village. Ce garage était spécialisé dans le rechapage des pneus. Des pneus énormes de tracteurs et de camions énormes. Des pneus parfois essoufflés, jamais plates.


De novembre 1975 à octobre 1976, Serge Bouchard a donc souvent longé notre terrain, direction Baie James ou Montréal. À cette époque, j’ai 20 et 21 ans. Je suis peintre sur notre ferme. Je peins des granges au pinceau, des bâtiments et des maisons au rouleau.


Je regarde les olympiques d’été à la télé, un rouleau à la main. Des camions transportent de la machinerie, des pelles mécaniques, des tracteurs, des camions Euclid. Tellement gros, les Euclid, les roues voyageaient sur un truck séparé. Des voyages de superlatifs.


Serge Bouchard arrêtait au restaurant Chez Lise, à St-Jovite, rebaptisé plus tard Le Toit bleu. Lire sur un endroit que tu connais bien fait toujours son effet. Surtout lorsqu’il rappelle ton enfance.


Un jour, je suis assis sur le bord du Canal de Suez, à Ismaïlia, en Égypte. Je lis Aden Arabie, de Paul Nizan. Un bateau du récit passe dans le Canal de Suez. Je sens le souffle des hélices. C’est comme lire un vertige.


Serge Bouchard parle aussi de LA côte à St-Faustin. Du Golf Les ruisseaux, cette côte monte et monte jusqu’au restaurant Le P’tit stop, réputé pour ses hamburgers et ses frites.


Direction nord, LA côte descend et descend dans une pente vertigineuse, même en auto.


Du diesel dans les veines fait visiter le camionneur et son camion de l’intérieur. L’âme, la mécanique, les routes et les destins.


En roulant, le camionneur fait défiler le décor de son film.


Lors de la première lecture, j’ai effleuré la surface des mots. Comme s’ils devaient percoler avant de goûter.


La deuxième lecture m’a fait monter dans la cabine du truck.


Relire, c’est s’approcher du volant.


Le camionneur poursuit l'éloignement, souffle les hivers, calme les angoisses, rassemble les solitudes. Ça laisse de la place pour chanter.


Mille après mille, je suis triste, chante Willie Lamothe, le roi du country. Il faut entendre l’accompagnement du guitariste Bobby Hachey et de sa Fender Telecaster, couleur crème. Mille après mille, je m’ennuie, soupirent les mots de Gerry Joly.


Plus loin, Deux heures du matin, tout le monde dort aux Escoumins, y’a pu personne s’a grand route à part moé. Chantée par Pierre Bertrand, Rouler la nuit est ma chanson préférée de Beau Dommage. Le batteur évoque les lignes de la route, en tapant son bâton de bois sur le rebord de métal de sa batterie.


Un métronome. Un cowboy solitaire.


Un long récit. 827 mille après mille, 1324 kilomètres, de chez moi à Radisson.


Lorsque je termine un livre, je retire le signet. Le livre devient inanimé.


Pour un livre de Serge Bouchard, je le déplace au début.


Il prend place à l’avant du véhicule.


Prêt pour le prochain voyage.






mercredi 4 mars 2026

Macbeth en Nouvelle-France

 

J’ai vu dimanche une partie de la pièce Macbeth, de William Shakespeare, adaptée par le metteur en scène Robert Lepage, présentée au TNM. J’ai quitté au début de l’Acte V, excédé de ne plus savoir où j’étais.


Poussé par sa femme, Lady Macbeth, le général écossais Macbeth cherche à devenir roi à la place du roi. Cette proposition XIème siècle ressemble à s’y méprendre à celle d’un motard du XXème siècle, lui aussi poussé par sa blonde, qui désire devenir chef à la place du chef.


De l’univers de clans écossais du 11ème siècle à celui des motards criminalisés des années 60, le rapprochement fonctionne. Mille ans plus tard, l’envie, la jalousie, la soif du pouvoir, la folie et la rage, demeurent.


La mise en scène est impeccable. Dans un château ou un motel, à cheval ou en moto, avec une hache ou un couteau, tuer, c’est tuer.


Alors pourquoi un motard des années 60 devrait-il causer dans le français canadien de 1606 en Nouvelle-France? Sur papier, l’idée semble créative. Dans les faits, l’adaptation en Canadien français de Michel Garneau traîne un boulet.


1606, c’est trois ans après l’alliance conclue à Tadoussac, le 27 mai 1603, par les Français François Gravé du Pont et Samuel de Champlain et le chef Innu Anadabijou, au nom des peuples autochtones.


En 1606, les colons sont installés en Nouvelle-France depuis 72 ans. Leurs mots servent à la survie au scorbut et aux hivers. Il faut couper du bois, monter des barricades, organiser les gens et la sécurité. Ces mots ne vont pas au théâtre. Ils n’ont pas le temps d’ourdir un complot contre un roi.


Dans Macbeth, le français parlé de 1606 débarque dans la bouche des motards comme un cheveu sur la soupe. Mais l’accent n’est pas le seul élément en cause.


Dans une salle de billard, un motard apprend d’un collègue que sa femme et ses enfants ont été assassinés dans son château.


Drapeau jaune. Le code d’honneur des motards criminalisés interdit de s’en prendre aux enfants ou à la femme d’un rival. Rappelons-nous de l’émoi causé par la mort accidentelle d’un garçon de 11 ans, lors de la guerre des motards à Montréal, entre 1994 et 2002 (Wiki). Pour ce qui est du château, le vocabulaire penche davantage du côté des mots « résidence » ou « bunker ».


Le temps que mon esprit démêle toutes ces questions, le train a passé. En fait, j’étais largué bien avant cette scène.


Dans mes cours de rédaction, je dis aux étudiantes qu’elles devraient être en mesure de justifier l’emploi de chaque mot de leur texte. Parce que chacun sert une intention de communication pour un public précis. Je ne saurais justifier le français de 1606 dans Macbeth. Je pourrais justifier celui des motards de Montréal en 1995.


La langue québécoise vernaculaire est très accidentée, très sculptée, dit Robert Lepage au journaliste Nabi-Alexandre Chartier, de Radio-Canada. Accidentée comme des chemins impraticables de la Nouvelle-France. Comme un obstacle à la communication.


Assez pour quitter avant la fin.