vendredi 15 août 2025

Heureux les nomades

 

Heureux les nomades et autres reportages: 1940-45, met en vedette la journaliste Gabrielle Roy. Elle a 30 ans.


Elle passera cinq années à observer et raconter beaucoup le Québec et un peu l’Ouest.


Le sujet: la colonisation. La journaliste prélude à la romancière.


Il s’agit d’une commande du périodique Le Bulletin des agriculteurs, fondé en 1918. Un périodique publie à intervalles réguliers, écrit le dictionnaire Usito.


Notez que le taux de scolarisation chez les Canadiens-Français à l’époque équivaut à une sixième année.


Une telle plume au service des colons et des « colones », durant cinq ans, est un hommage aux hommes et aux femmes des régions.


L’ensemble donne un portrait d’histoire d’une rare qualité.


Le Bulletin des agriculteurs a publié plus de mille fictions, de trois cents auteurs. Ces vingt-huit textes de Gabrielle Roy demeurent, à ma connaissance, le seul grand reportage.


Montréal, Gaspésie, Côte-Nord, Abitibi, Saguenay, Cantons de l’Est, les provinces de l’Ouest, Manitoba, Saskatchewan, Alberta, l’Alaska. Un grand reportage large.


Dans mon esprit, un nomade vit du nomadisme. Un parcours sans fin sur un territoire illimité, à la recherche de nourriture. Les Premières Nations ont été nomades pendant des dizaines de millénaires.


Les seuls nomades européens ont couru l’Amérique en compagnie de leurs guides autochtones. En 1680, 85 % des nouveaux arrivants Français prenaient le bois, dit l’anthropologue Serge Bouchard, dans le documentaire L’empreinte.


Ces nomades sont exclus du récit de Gabrielle Roy. Ses textes vivent dans le présent. Elle ne mentionne pas les presque deux cents ans de vie commune des Canadiens français et des Premières Nations.


En 1940, les réserves servent depuis longtemps d’enclos pour les communautés autochtones. De cela, pas un mot. Les reportages de Gabrielle Roy montrent le côté entrepreneur volontaire des colons européens.


La face éclairée de la médaille.


Dans Heureux les nomades, le nomade, c’est le colon. Il est parti de France pour s’installer au Québec. Des Iles-de-la-Madeleine pour l’Abitibi. Du Québec pour l’Alberta.


Le colon déménage. Est-il nomade pour autant? Plutôt un sédentaire des Iles cherchant à devenir un sédentaire en Abitibi.


Il nomade entre deux ancres, le temps d’un océan ou d’une forêt.


Le colon est à la recherche de grands espaces clôturés. L’autre côté de la clôture n’est pas chez lui. Il pense et vit dans un rectangle.


La première année, il défriche. Il bâtit sa maison. Deux ans plus tard, il vit de ses récoltes, de ses deux vaches et de son boeuf. Et, parfois, de ses voisins.


Dix-sept jeunes gens se sont associés en coopérative, écrit Gabrielle Roy. Les premiers arrivés, il y a trois ans, vécurent tout d’abord sous la tente, puis ils bâtirent leur maison en équipe. Plus tard, ils achetèrent en commun quelques animaux et, en commun, ils installèrent un petit moulin à scie (p.207).


Le nomade pense et vit dans un cercle. La lune, le soleil, la Terre mère, le ventre de la mère, le cycle des saisons.


Le nomade est arrivé à pied sur le continent.


Le colon, en bateau ou en avion.


Le nomade prend le bois.


Le colon prend racine.


Notre histoire est une rencontre entre colons Français et nomades autochtones.


Le nomade de Gabrielle Roy peut être désespéré, motivé par la recherche d’un monde meilleur. Il peut être naïf, mais certainement découvreur et entrepreneur. Il faut du caractère pour partir de Montréal pour monter une entreprise en Alberta.


Gabrielle Roy identifie les Ukrainiens et les Canadiens français comme les plus entrepreneurs.


Mon père est parti de Yamachiche à 18 ans. Il fuyait la pauvreté maudite.


Il est venu entreprendre à Montréal.





Exils

 

Gilles Vigneault, au coeur du pays, est un documentaire sur le poète québécois Gilles Vigneault.


Le film est diffusé à Télé-Québec, dans le cadre du cinquantième anniversaire de la chanson Gens du pays, du même auteur.


Le conteur, humoriste et scientifique Boucar Diouf rencontre Vigneault, à Natashquan, sa ville natale.


Natashquan, là où on chasse l’ours noir, en Innu.


J’ai vu la rencontre de deux exils.


Vers d’autres rives est mon ouvrage préféré du romancier Dany Laferrière. Le romancier vogue vers le roman.


Gilles Vigneault s’est exilé de Natashquan vers le collège de Rimouski. Le fleuve était tellement large qu’il s’est cru sur l’océan. J’ai commencé à écrire sur l’exil tout de suite en arrivant au collège, dit-il.


Boucar Diouf s’est exilé de Dakar, au Sénégal, aussi vers Rimouski. Il y est devenu océanographe.


L’eau goûte le sel, à Rimouski.


Boucar Diouf est un québécois venu d’ailleurs.


Outre la rencontre des deux artistes, le documentaire présente des chanteurs teuses et des chansons de Vigneault. Accompagnés par le chanteur Louis-Jean Cormier et de musiciens.


On rencontre Gilles Vigneault pour l’écouter.


Il reçoit pour parler.


Nommer les choses. Créer du sens.


Enseigner.


Dominer.


Boucar est intimidé.


Tous toutes les participants cipantes sont admiratifs ratives. Le français inclusif est une langue de bégaiements.


Je pense à Janette Bertrand.


À 100 ans bien sonnés, Janette conversationne toujours, dirait Sol, le magnifique de notre enfance.


Une conversation prend le large dans la direction des conversants.


Des capitaines de rives.


C’est parce que Janette a passé sa vie à écouter.


Si elle avait parlé davantage depuis quatre-vingt ans, elle serait peut-être une grande poétesse.


Ses mots sont ceux qu’elle a écoutés.


Une poésie des sans tribune.


Vigneault en exil, On ne sait jamais qui frappe à la porte. On ne sait jamais ce qu'il nous apporte, cet étranger, le voyageur.


Loin comme l’Angleterre, je t’aimerai, je t’aimerai.


Jack Monoloy aimait une blanche, Jack monoloy était indien. Exil impossible.


À la même époque, Kukum, un exil raconté par le romancier Innu, Michel Jean, a réussi. Une grande histoire d’amour entre une exilée et un nomade.


L’exil de Boucar Diouf prend souvent la voix de son grand-père.


L’exil est un passé dans un présent.


Boucar Diouf est d’un exil récent.


Gilles Vigneault est de la lignée d’un exilé de France. Comme à peu près tous les Canadiens français.


Boucar est arrivé en avion. Gilles en bateau. Les autochtones sont arrivés à pied. Ce sont les seuls non exilés de l’histoire.


Pour l’Innu et l’Inuit, l’humain et le pays ne font qu’un.


Dans les textes de Vigneault, l’exil prend la forme d’étranger, de voyageur, d’accueil, de langue et de traditions.


Les traditions, c’est un terrain pour garder le langage et l’appartenance vivantes, dit-il.


Ses yeux se voilent.


Aucun vent, que de l’eau douce.


Il ne faut pas fermer son coeur à l'étranger, au voyageur.


Gilles Vigneault te passe le témoin, Boucar.






mercredi 6 août 2025

L'immigrant

 

Je lis La passion, une chronique du journaliste Pierre Foglia, le 8 février 2006. Le quotidien La Presse rend un hommage posthume à son chroniqueur.


Nous sommes aux Jeux olympiques de Turin, en Italie, pays natal de Foglia.


Le journaliste aide Kim St-Pierre et Caroline Ouellette, deux athlètes de l’équipe de Hockey Canada, à trouver leur chemin vers la Place des Médailles, dans Turin.


Synopsis banal. Mais Foglia est devenu fameux par sa façon de raconter.


Foglia se dit toujours impressionné lorsqu’il se trouve devant des athlètes qui pratiquent des sports où il n’y a rien à aller chercher, ni argent, ni carrière, ni avenir, rien. Gratuité de l’effort. D’où le titre La passion.


Deux québécoises perdues en Italie. Un journaliste québécois né en Italie, chez lui à Turin. Je suggère que cette chronique traite plutôt d’immigration.


Vous écrirez le texte que vous voulez, le lecteur lui donne tout son sens.


En tant qu’immigrant au Québec, Pierre Foglia compte une longueur d’avance sur ses visiteuses compatriotes. Il connait deux cultures et elles, une.


C’est aussi ça, un immigrant. En plus de ne pas voler des jobs, il fait connaitre le goût du café à son voisin.


Quand tu iras dans mon pays, passe par mon village. Tu trouveras le meilleur café près du garage, en bas de chez moi. Dis à la patronne que tu viens de ma part.


Dans mes cours de communication, au Collège de Rosemont, je disais aux étudiantes toute la richesse de l’immigration.


Kim connait les cultures d’Haïti et du Québec. Kim 2, Luc 1. Adelina a grandi dans les cultures algérienne et russe, avant d’atterrir au Québec. Adelina 3, Luc 1. Et ainsi de suite.


À part les Premières Nations, nous sommes tous des immigrants.


L’autochtone est venu à pied sur le continent. Il a l’avantage de la primeur.


L’immigrant est arrivé en bateau ou en avion. Il a l’avantage de l’habitude.


Je suis descendant d’immigrant. Je soupçonne mon ancêtre Claude d’avoir été un peu frileux. À l’époque où il s’est marié, à l’Ile d’Orléans, en 1685, 85 % des colons qui arrivaient de France prenaient le bois, dit Serge Bouchard, dans le documentaire L’empreinte.


Claude s’est marié et ils eurent beaucoup d’enfants. Il a préféré la ferme à la forêt.


Un des fils de Claude s’est installé à Québec. Un fils du fils à Trois-Rivières. Puis quatre générations de fils, à Yamachiche, en Mauricie. Papa a été le premier à émigrer à Montréal, en 1943. Il sera entrepreneur en électricité, parce que ça coûtait moins cher. Une paire de pinces, un rouleau de fil et un escabeau.


Mon premier ancêtre a été un immigrant. Ses descendants, des exilés.


Bref, je ne ferai jamais la leçon aux nouveaux venus.


Pendant six ans, je les ai vus travailler dans mes cours de rédaction, français langue seconde, au Collège Maisonneuve.


Ces gens-là bûchent depuis des années dans des cours. Ils ont mieux appris le français que beaucoup d’entre nous.


Ils écrivent mieux que la majorité des Québécois.


Ils sont surpris quand je leur dis ça. Souvent, l’immigrant s’enrobe d’un complexe. Et la société d’accueil le regarde de haut.


Un cours de français langue seconde est une leçon d’humilité.


Je vis avec une immigrante.


J’ai partagé les cuisines égyptienne et libanaise avec sa famille de France, d’Angleterre, d’Egypte, de New York, de Californie et d’ici.


Un monsieur égyptien a appris à mon fils à préparer le café turc dans un terrain vague, à Ismaïlia, près du Canal de Suez.


L’anthropologue Serge Bouchard a toujours salué les rencontres. Le Québec est devenu ce que l’humoriste Boucar Diouf appelle « une société métissée serrée ».


En hommage à Pierre Foglia, La Presse publie plusieurs de ses chroniques, ces jours-ci.


Il n’a pas fini de faire écrire de lui, celui-là.