vendredi 15 août 2025

Exils

 

Gilles Vigneault, au coeur du pays, est un documentaire sur le poète québécois Gilles Vigneault.


Le film est diffusé à Télé-Québec, dans le cadre du cinquantième anniversaire de la chanson Gens du pays, du même auteur.


Le conteur, humoriste et scientifique Boucar Diouf rencontre Vigneault, à Natashquan, sa ville natale.


Natashquan, là où on chasse l’ours noir, en Innu.


J’ai vu la rencontre de deux exils.


Vers d’autres rives est mon ouvrage préféré du romancier Dany Laferrière. Le romancier vogue vers le roman.


Gilles Vigneault s’est exilé de Natashquan vers le collège de Rimouski. Le fleuve était tellement large qu’il s’est cru sur l’océan. J’ai commencé à écrire sur l’exil tout de suite en arrivant au collège, dit-il.


Boucar Diouf s’est exilé de Dakar, au Sénégal, aussi vers Rimouski. Il y est devenu océanographe.


L’eau goûte le sel, à Rimouski.


Boucar Diouf est un québécois venu d’ailleurs.


Outre la rencontre des deux artistes, le documentaire présente des chanteurs teuses et des chansons de Vigneault. Accompagnés par le chanteur Louis-Jean Cormier et de musiciens.


On rencontre Gilles Vigneault pour l’écouter.


Il reçoit pour parler.


Nommer les choses. Créer du sens.


Enseigner.


Dominer.


Boucar est intimidé.


Tous toutes les participants cipantes sont admiratifs ratives. Le français inclusif est une langue de bégaiements.


Je pense à Janette Bertrand.


À 100 ans bien sonnés, Janette conversationne toujours, dirait Sol, le magnifique de notre enfance.


Une conversation prend le large dans la direction des conversants.


Des capitaines de rives.


C’est parce que Janette a passé sa vie à écouter.


Si elle avait parlé davantage depuis quatre-vingt ans, elle serait peut-être une grande poétesse.


Ses mots sont ceux qu’elle a écoutés.


Une poésie des sans tribune.


Vigneault en exil, On ne sait jamais qui frappe à la porte. On ne sait jamais ce qu'il nous apporte, cet étranger, le voyageur.


Loin comme l’Angleterre, je t’aimerai, je t’aimerai.


Jack Monoloy aimait une blanche, Jack monoloy était indien. Exil impossible.


À la même époque, Kukum, un exil raconté par le romancier Innu, Michel Jean, a réussi. Une grande histoire d’amour entre une exilée et un nomade.


L’exil de Boucar Diouf prend souvent la voix de son grand-père.


L’exil est un passé dans un présent.


Boucar Diouf est d’un exil récent.


Gilles Vigneault est de la lignée d’un exilé de France. Comme à peu près tous les Canadiens français.


Boucar est arrivé en avion. Gilles en bateau. Les autochtones sont arrivés à pied. Ce sont les seuls non exilés de l’histoire.


Pour l’Innu et l’Inuit, l’humain et le pays ne font qu’un.


Dans les textes de Vigneault, l’exil prend la forme d’étranger, de voyageur, d’accueil, de langue et de traditions.


Les traditions, c’est un terrain pour garder le langage et l’appartenance vivantes, dit-il.


Ses yeux se voilent.


Aucun vent, que de l’eau douce.


Il ne faut pas fermer son coeur à l'étranger, au voyageur.


Gilles Vigneault te passe le témoin, Boucar.






mercredi 6 août 2025

L'immigrant

 

Je lis La passion, une chronique du journaliste Pierre Foglia, le 8 février 2006. Le quotidien La Presse rend un hommage posthume à son chroniqueur.


Nous sommes aux Jeux olympiques de Turin, en Italie, pays natal de Foglia.


Le journaliste aide Kim St-Pierre et Caroline Ouellette, deux athlètes de l’équipe de Hockey Canada, à trouver leur chemin vers la Place des Médailles, dans Turin.


Synopsis banal. Mais Foglia est devenu fameux par sa façon de raconter.


Foglia se dit toujours impressionné lorsqu’il se trouve devant des athlètes qui pratiquent des sports où il n’y a rien à aller chercher, ni argent, ni carrière, ni avenir, rien. Gratuité de l’effort. D’où le titre La passion.


Deux québécoises perdues en Italie. Un journaliste québécois né en Italie, chez lui à Turin. Je suggère que cette chronique traite plutôt d’immigration.


Vous écrirez le texte que vous voulez, le lecteur lui donne tout son sens.


En tant qu’immigrant au Québec, Pierre Foglia compte une longueur d’avance sur ses visiteuses compatriotes. Il connait deux cultures et elles, une.


C’est aussi ça, un immigrant. En plus de ne pas voler des jobs, il fait connaitre le goût du café à son voisin.


Quand tu iras dans mon pays, passe par mon village. Tu trouveras le meilleur café près du garage, en bas de chez moi. Dis à la patronne que tu viens de ma part.


Dans mes cours de communication, au Collège de Rosemont, je disais aux étudiantes toute la richesse de l’immigration.


Kim connait les cultures d’Haïti et du Québec. Kim 2, Luc 1. Adelina a grandi dans les cultures algérienne et russe, avant d’atterrir au Québec. Adelina 3, Luc 1. Et ainsi de suite.


À part les Premières Nations, nous sommes tous des immigrants.


L’autochtone est venu à pied sur le continent. Il a l’avantage de la primeur.


L’immigrant est arrivé en bateau ou en avion. Il a l’avantage de l’habitude.


Je suis descendant d’immigrant. Je soupçonne mon ancêtre Claude d’avoir été un peu frileux. À l’époque où il s’est marié, à l’Ile d’Orléans, en 1685, 85 % des colons qui arrivaient de France prenaient le bois, dit Serge Bouchard, dans le documentaire L’empreinte.


Claude s’est marié et ils eurent beaucoup d’enfants. Il a préféré la ferme à la forêt.


Un des fils de Claude s’est installé à Québec. Un fils du fils à Trois-Rivières. Puis quatre générations de fils, à Yamachiche, en Mauricie. Papa a été le premier à émigrer à Montréal, en 1943. Il sera entrepreneur en électricité, parce que ça coûtait moins cher. Une paire de pinces, un rouleau de fil et un escabeau.


Mon premier ancêtre a été un immigrant. Ses descendants, des exilés.


Bref, je ne ferai jamais la leçon aux nouveaux venus.


Pendant six ans, je les ai vus travailler dans mes cours de rédaction, français langue seconde, au Collège Maisonneuve.


Ces gens-là bûchent depuis des années dans des cours. Ils ont mieux appris le français que beaucoup d’entre nous.


Ils écrivent mieux que la majorité des Québécois.


Ils sont surpris quand je leur dis ça. Souvent, l’immigrant s’enrobe d’un complexe. Et la société d’accueil le regarde de haut.


Un cours de français langue seconde est une leçon d’humilité.


Je vis avec une immigrante.


J’ai partagé les cuisines égyptienne et libanaise avec sa famille de France, d’Angleterre, d’Egypte, de New York, de Californie et d’ici.


Un monsieur égyptien a appris à mon fils à préparer le café turc dans un terrain vague, à Ismaïlia, près du Canal de Suez.


L’anthropologue Serge Bouchard a toujours salué les rencontres. Le Québec est devenu ce que l’humoriste Boucar Diouf appelle « une société métissée serrée ».


En hommage à Pierre Foglia, La Presse publie plusieurs de ses chroniques, ces jours-ci.


Il n’a pas fini de faire écrire de lui, celui-là.






mardi 29 juillet 2025

Le style Foglia

 (texte publié ici le 1er octobre 2015)


Le COM-2650 se donnait au pavillon Read, angle St-Alexandre et de la Gauchetière. Deux rues en haut de la brasserie chez Maurice. Je connaissais bien. L’été précédant l’ouverture de ce pavillon de l’UQAM, je venais livrer des matériaux de construction pour les électriciens du chantier, au volant d’un pickup International rouge. Mon père avait le contrat d’éclairer les futurs étudiants.

 

Sans le savoir, j’allais avoir une bonne idée de ce qu’est l’université: un endroit d’abord entièrement ouvert, dans lequel on monte des cloisons, pour contenir le savoir dans autant de locaux. Les silos universitaires sont en gyproc.

 

Pierre Foglia arrivait au cours avec Mauve, son vélo, pour le cours d’écriture journalistique. Il m’est resté deux choses de ce cours: Foglia parle exactement comme il écrit. Ses anecdotes, je les ai lues le samedi précédent ou j’allais les lire le samedi suivant. Premier enseignement: Foglia est la forme humaine de ses chroniques.

 

Foglia m’a aussi griffonné un héritage. Dans un de mes textes, un homme regarde un paysage. Foglia ajoute comme une vache regarde passer un train. Je n’ai jamais oublié cette phrase, elle résume à elle seule le cours de 45 heures. Si tu veux savoir comment pense un homme, passe par le regard de la vache. Ça tombe bien. Moi qui dessine comme un pied, je vais écrire pour dessiner.

 

Cette semaine, six journalistes du journal La Presse ont écrit un texte dans une grande chronique, Le style Foglia, suite à la parution du livre Foglia l’insolent, de Marc-François Bernier. Chacun chacune s’inspire d’une chronique ou d’une anecdote. Il n’est pas facile de décrire Foglia, une fenêtre ouverte dans un texte cadré. D’où ce détour par le COM-2650. Et le souvenir d’une chronique parmi 4300.

 

En 1995, au Tour de France, le cycliste italien Fabio Casartelli décède suite à une chute. Sa tête est allée donner sur une borne de ciment. Le lendemain, Foglia raconte que le peloton s’est mis en branle en bloc. Tous les cyclistes portent un maillot noir. Un des cyclistes s’envole au-dessus du peloton. C’est Casartelli.

 

Pour écrire, il faut une solitude et un rayon de lumière. L’auteur coupe un mot, ajoute une phrase, allonge un plan, change un accord, sable la pierre, doute, se lève, s’assoit, recommence. Il gosse jusqu’à l’écoeurement. Lorsqu’il ferme la lumière, le texte reste collé dans sa tête, comme une grotte de Lascaux. Il peut même le réveiller la nuit, il manque un bout, celui de la solitude et du rayon de lumière. S’il ne se lève pas pour l’écrire, il ne dormira plus. L’auteur lâche tout lorsque le texte respire de lui-même. Il vit, il ne lui appartient plus.

 

Pour lire Foglia, il faut coucher la page de papier sur la table et la regarder non pas de haut, mais par l’horizon. De la typographie émerge un long chemin avec des vallons, des vélos, des fromages, des truffes, de l’Italie, Bob, Richard Desjardins, des chats, Maxiiiime, le courrier du genou, des noms inconnus parce que vous ne connaissez rien au sport, beaucoup d’hommeries, rarement des femmeries.

 

Foglia dit d’Yves Boisvert qu’il est le chroniqueur des 20 prochaines années. Yves Boisvert dit de Foglia qu’il a créé un style journalistique. Il y a un truc. Foglia écrit des textes sur lesquels on ne peut tourner la page.





lundi 17 février 2025

Monsieur Champagne

 

Jean-Paul Champagne est un enseignant et homme politique québécois, écrit Wiki.

C’est en plein lui.


Jean-Paul Champagne a été mon professeur de français, en secondaire 3, à l’école Saint-Germain, à St-Laurent. Plus tard, il est devenu homme politique au PQ.


Monsieur Champagne portait la barbe comme un collier. On m’a dit plus tard que c’était une barbe des Patriotes. Je n’en sais rien. Il la porte sur sa photo officielle.


Il était aussi agréable dans ses cours que sur sa photo. Un jour, il nous a demandé d’écrire un poème. Le mien faisait la métaphore des tendons de la main comme des cordes de guitare. Il m’avait demandé de le lire devant la classe.


Je pensais monsieur Champagne mort. Eh bien non, il vit encore. 93 ans.


Je pense à lui, ces temps-ci.


En 1970, j’ai 15 ans. Dans un cours, monsieur Champagne raconte qu’un balancier se déplace dans nos sociétés. Il oscille de la gauche vers la droite, dans un mouvement d’une cinquantaine d’années.


Pour qu’une phrase change votre vie, il suffit de l’écouter quand elle passe.


Nous y voilà. 50 ans plus tard, à droite toute. Certains n’annoncent rien de moins que la fin de l’Occident.


Ça ne change pas grand chose.


L’Occident, c’est là où le soleil se couche.


L’Orient, là où il se lève.


Y a-t-il un endroit dans le monde où le soleil ne se lève pas et ne se couche pas?


L’Occident est une perception.


Ce qui va changer, c’est dans nos têtes. L’Occident va de moins en moins dicter ses quatre vérités à toute la planète.


Il a péché par excès de prétention. Nous allons vous montrer les bienfaits de notre civilisation. Dans la foulée, l’Occident s’est enrichi par l’esclavage.


Si ça se trouve, bien des chênes coupés dans nos forêts meublent le luxe de manoirs anglais. Si ça se trouve encore, l’Occident ne remarque même pas la beauté du grain du chêne du cadre de porte qu’il est en train de franchir.


En fait, c’est la planète qui va cesser de se faire dicter ses quatre vérités par l’Occident. Au lieu d’apprendre l’anglais, elle devra peut-être passer au mandarin.


Là où le soleil se lève.


Les grands bouleversements démarrent toujours par un changement de lecture. Comme une dictée qu’on n’écoute plus.


Voyons le retour du balancier.


Les professeurs enseignent de l'immatériel.


La bonne nouvelle, c’est que monsieur Champagne est toujours vivant.





mardi 11 février 2025

Pilotes de brousse

 

J’écoute Pilotes de brousse, à Télé-Québec. Une réalisation de Thierry Sirois.


Je n’en rate pas un.


Simon Contant est propriétaire de l’agence de voyages Air Tunilik. Ses avions et leurs pilotes donnent accès au territoire aux membres des Premières Nations, et aux pêcheurs.


Les avions remplacent les raquettes. Les corridors aériens, les sentiers.


La série est magnifique. Les avions, les gens, le territoire, la réalisation.


J’aurais aimé la vie de pilote de brousse.


Le pilote de brousse apporte le plus beau cadeau, la communication.


Lui, les gens et le territoire.


Communiquer dans le silence. Il faut une vie pour équilibrer ces trois éléments.


Piloter un avion de ligne, d’un aéroport à un autre, dans un univers hyper cadré, avec des pistes toutes semblables, doit ressembler à l’ennui.


La brousse compte trois pistes, la terre, l’eau, la glace.


J’ai été pilote de brousse vers 7 ou 8 ans. Avec Jean Mermoz, St-Exupéry, Guillaumet, de l’Aéropostale. Les premiers héros de mon enfance.


Ils m’ont fait voyager dans leur brousse de sable, de montagnes et de neige. De Toulouse à Dakar, en Afrique de l’ouest puis, à Buenos Aires, en Argentine.


Je volais dans le ciel bleu au-dessus du Sahara. Les pilotes et les mécanos craignaient la panne de moteur, l’atterrissage forcé dans le désert et les Touareg. Je les trouvais sharp. Aujourd’hui, on dit cool.


L’Aéropostale m’a fait sortir de la grisaille de l’école primaire.


Air Tunilik me fait sortir de la grisaille du temps qui passe.


De jeunes hommes pilotes pilotent en toute liberté, au-dessus d’un territoire au-delà du réel. Ils rassemblent des gens sur des milliers de kilomètres et il manque quelque chose.


Être avec les miens, ma famille. Dans une maison. Un travail régulier, bien payé. Des enfants jouent sur un bout de terrain.


Ça se peut.


Le pilote de brousse fait tout à la main. Un artisan.


Le pilote de ligne fait tout du bout des doigts. Un fonctionnaire.


Vers d’autres rives est mon livre préféré de Dany Laferrière. Pour le titre, le texte et les dessins de l’auteur.


Vers d’autres rives, c’est le mandat de l’écrivain, du poète et du peintre.


Des pilotes de brousse.