dimanche 30 juin 2024

Jouer comme écrire

 

J’ai retrouvé une guitare.


Une Norman classique 1972.


Le 65ème exemplaire fabriqué par Norman, à La Patrie.


Elle a été achetée par le musicien Bertrand Gosselin pour son amie Micheline.


Finalement, Micheline n’en a pas joué. Je l’ai jouée lorsque nous avons emménagé ensemble. Puis, je l’ai oubliée.


Bref, elle revient d’un séjour chez le luthier.


Je retrouve son son.


Trouver le son d’une guitare est un travail de moine.


Harmonie, son et bois.


Chaque note de musique comme chaque mot d’un texte.


Jouer comme écrire. Un travail infini pour curieux.


Écouter, pincer, trouver l’âme pour chaque pièce.


Certaines se jouent mieux à la guitare classique et d’autres, à l’acoustique.


Guitare classique égale cordes de nylon. Un son timide.


Guitare acoustique égale cordes d’acier. Feu de camp.


Je ne suis pas guitariste. Je joue de la guitare.


Des pièces telles quelles et des versions.


Ça dure depuis 1967.


Hier soir, je suis allé reconduire mon fils chez lui.


Au retour, à un feu rouge, je réfléchis à comment retrouver son son.


Un homme marche entre les voitures. Il joue du gobelet de plastique.


Un sourire large comme ça dans la peau basanée d’un visage rond, sous un chapeau de paille.


Ça parait que tu joues de la musique, dit-il.


À quoi voyez-vous ça?


Je le vois dans tes yeux.


Nous avons célébré la vie avec un props. Poing contre poing.


Je cherche un son.


Si vous le trouvez, svp, gardez-le pour vous.


Je ne suis pas pressé.





dimanche 16 juin 2024

Ma voisine la grange

 

En deux semaines, mon environnement rural est devenu urbain.


Ma voisine la grange a été rasée. La maison aussi.


La grange était belle. 120 ans, une ligne de toit bien droite.


Quand il observait une bâtisse, papa commençait par la ligne de toit. Si elle est droite, le reste se porte bien.


La maison aussi était droite. Laide, mais droite.


Une boîte à savon avec un revêtement de vinyle jaune. Du clapbord en anglais, claborde en français. Du bardeau, dit Wiki.


La maison était isolée, sans isolation.


Les deux ont été rasées à coup de pelle mécanique. Une mort violente. On voulait s’assurer de leur disparition.


Si j’avais été propriétaire, je les aurais démontées. Il y avait de beaux madriers là-dedans.


Des 4 par 8 gros comme ça. Des planches de 1 pouce par 10 et demi. En direct des années 1900.


Il n’y a plus d’arbres comme ça.


Démonter au lieu d’effacer.


Bien défaire ce qui avait été bien fait.


Faire revivre la matière dans le temps.


De jeunes hommes donnent un coup de main à leurs pères pour monter la structure.


La grange deviendra un entrepôt à légumes.


Durant ses dernières années, papa venait y jouer aux cartes avec monsieur Bélisle et monsieur Major.


Recycler au lieu d’enfouir.


Le bois avec le bois.


La tôle avec la tôle.


Les clous avec les clous.


Ceux qui pourront resservir resserviront.


C’est comme ça que papa nous a appris à travailler.


C’est comme ça que le père des frères Lemaire leur a appris à travailler.


Ils ont créé Cascades.


Il faut donner du souffle au passé.


Le démonter pour le remonter.


Donner un élan au talent de nos grands-pères.


Des fleurs pour nos grands-mères.


Une bonne histoire se compose d’éléments qui n’existent plus.


C’est le passé.


Le passé au présent s’appelle l’imaginaire.




lundi 20 mai 2024

Les voisins

 

Il y a un trou sur le côté de ma maison.


Mon voisin Claude est décédé.


Le voisin de la voisine de mes voisins.


À trois portes au nord de chez moi. 150 pieds.


Claude était une pièce d’homme, comme disait mon père.


Quatre-vingts ans, six pieds quatre, trois cents livres.


Un genre de coeur rouge dans un ours brun.


Cela s’appelle de la timidité.


Le coeur a cessé de se battre.


Claude aimait Isabelle, la terre, les fleurs, son chapeau de paille, et son ancienne maison de ferme, au toit mansardé.


Nous étions voisins depuis 40 ans.


À la longue, des liens tissent la protection d’un espace commun.


Ici, c’est chez nous.


Pas besoin de se voisiner pour être de bons voisins.


Il suffit d’avoir de la peine quand l’autre s’en va.




jeudi 9 mai 2024

Ce petit quelque chose



Qui a raison? Lui ou lui?


La guerre est toujours « lui ».


Sur les campus universitaires, on prend pour lui ou lui.


Je suggère de prendre pour elle et lui.


Cette guerre est une guerre contre l’humanité, dit un commentateur français.


Dès le 7 octobre, le pays le plus puissant avait perdu.


Il n’a rien gagné depuis.


Son étoile a pâli.


Une femme violée ne porte pas de drapeau.


Un enfant explosé non plus.


La peine non plus.


Sapiens n’est pas né avec un drapeau. Encore moins avec un nom de pays et une armée.


Un nom de pays est un nombril.


Avant la conférence de Berlin, en 1885, les cours d’eau, les montagnes et les plaines accompagnaient l’imaginaire africain.


La frontière était un lieu de rencontre.


Une relation organique.


Les occidentaux ont mis la hache là-dedans.


Nous allons vous montrer comment faire.


Pas un de ces petits génies n’avait mis le pied en Afrique.


La bêtise ne connaît pas le génie.


Les occidentaux n’ont donc pas rencontré les africains.


Ils ont appliqué leur nombril sur une Afrique qu’ils ne connaissaient pas, en pensant que ça marcherait.


Moins ça marchait, plus les occidentaux appliquaient. Jusqu’à couper des pieds et des mains. Très pratique pour cultiver le caoutchouc.


Ducon, roi des Belges.


Maman n’aurait jamais accepté que je mène une guerre de cette façon.


Quand un conflit éclatait à la maison, elle disait que le plus intelligent était celui qui arrêtait en premier.


Ce petit quelque chose qui fait la différence.