J’ai vu dimanche une partie de la pièce Macbeth, de William Shakespeare, adaptée par le metteur en scène Robert Lepage, présentée au TNM. J’ai quitté au début de l’Acte V, excédé de ne plus savoir où j’étais.
Poussé par sa femme, Lady Macbeth, le général écossais Macbeth cherche à devenir roi à la place du roi. Cette proposition XIème siècle ressemble à s’y méprendre à celle d’un motard du XXème siècle, lui aussi poussé par sa blonde, qui désire devenir chef à la place du chef.
De l’univers de clans écossais du 11ème siècle à celui des motards criminalisés des années 60, le rapprochement fonctionne. Mille ans plus tard, l’envie, la jalousie, la soif du pouvoir, la folie et la rage, demeurent.
La mise en scène est impeccable. Dans un château ou un motel, à cheval ou en moto, avec une hache ou un couteau, tuer, c’est tuer.
Alors pourquoi un motard des années 60 devrait-il causer dans le français canadien de 1606 en Nouvelle-France? Sur papier, l’idée semble créative. Dans les faits, l’adaptation en Canadien français de Michel Garneau traîne un boulet.
1606, c’est trois ans après l’alliance conclue à Tadoussac, le 27 mai 1603, par les Français François Gravé du Pont et Samuel de Champlain et le chef Innu Anadabijou, au nom des peuples autochtones.
En 1606, les colons sont installés en Nouvelle-France depuis 72 ans. Leurs mots servent à la survie au scorbut et aux hivers. Il faut couper du bois, monter des barricades, organiser les gens et la sécurité. Ces mots ne vont pas au théâtre. Ils n’ont pas le temps d’ourdir un complot contre un roi.
Dans Macbeth, le français parlé de 1606 débarque dans la bouche des motards comme un cheveu sur la soupe. Mais l’accent n’est pas le seul élément en cause.
Dans une salle de billard, un motard apprend d’un collègue que sa femme et ses enfants ont été assassinés dans son château.
Drapeau jaune. Le code d’honneur des motards criminalisés interdit de s’en prendre aux enfants ou à la femme d’un rival. Rappelons-nous de l’émoi causé par la mort accidentelle d’un garçon de 11 ans, lors de la guerre des motards à Montréal, entre 1994 et 2002 (Wiki). Pour ce qui est du château, le vocabulaire penche davantage du côté des mots « résidence » ou « bunker ».
Le temps que mon esprit démêle toutes ces questions, le train a passé. En fait, j’étais largué bien avant cette scène.
Dans mes cours de rédaction, je dis aux étudiantes qu’elles devraient être en mesure de justifier l’emploi de chaque mot de leur texte. Parce que chacun sert une intention de communication pour un public précis. Je ne saurais justifier le français de 1606 dans Macbeth. Je pourrais justifier celui des motards de Montréal en 1995.
La langue québécoise vernaculaire est très accidentée, très sculptée, dit Robert Lepage au journaliste Nabi-Alexandre Chartier, de Radio-Canada. Accidentée comme des chemins impraticables de la Nouvelle-France. Comme un obstacle à la communication.
Assez pour quitter avant la fin.